Mais, seulement dans mon jardin secret, je célèbre la fête de ma liberté recouvrée ; car les illuminations de cette fête éclairent tout un désert. Quelle créature désabusée il faut être pour tressaillir de joie, — et de combien de tristesse est faite cette joie… — à l’apparition de l’austère et bienfaisante solitude !

Avoir adoré un être et en arriver à trouver son départ un bonheur !

Ah ! pauvre nous !

J’ai eu, tout à coup, la conscience brutale de cette misère en écoutant, hier soir, à l’Opéra, le duo de Tristan et d’Yseult.

Jusqu’à cette minute où la musique a réveillé les fantômes, j’avais été hypnotisée par l’unique vision de ma vie libérée… Mais tout à coup, je n’ai plus senti l’allégresse de la délivrance. En moi se glissait le froid que je connais bien, qui m’envahit le cerveau, puis le cœur et me glace dans mon isolement. Je n’ai plus écouté seulement ; j’ai pensé. Et c’est si douloureux parfois de penser !

Par bonheur, l’acte finissait. Notre loge est aussitôt devenue un salon où les visiteurs ont, tout de suite, afflué vers Marinette et vers moi qui, résolue à échapper aux mauvais souvenirs, me suis laissée, avec une bonne grâce inaccoutumée, accaparer par qui me le demandait. Je ne sais quel obscur besoin de revanche m’armait d’une coquetterie cruelle, du besoin de piétiner sur les désirs inavoués qui s’acharnent à la femme sans mari, laquelle doit fatalement avoir un amant…

Meillane, à son tour, est entré. Je riais avec Rouvray ; et, sûrement, j’avais un air de femme qui s’amuse d’une cour spirituellement audacieuse. Je lui ai tendu la main avec un distrait « Bonsoir, ça va bien ?… »

Il n’a pas insisté ; mais j’ai senti m’effleurer le regard clairvoyant, qui, obstinément, veut toujours la vérité, et j’ai eu l’intuition que ma fausse gaîté ne l’abusait pas.

Un sursaut d’orgueil m’a raidie. De quel droit se mêlait-il de chercher ce qu’il me plaisait de taire ?… Et j’ai continué à causer en aparté avec Rouvray.

Tous, autour de nous, parlaient de la Danaïde, de la tournée en Amérique. Meillane était près de Marinette qui levait vers lui sa petite figure mutine et caressante. Oh ! contradiction ! j’avais écarté « mon ami » ; et je lui en voulais d’avoir si bien accepté ma méchante humeur ; de paraître amusé de la spirituelle causerie de Marinette, délicieuse en sa longue tunique bleu de mer.