Ah ! que bien ils vont donc profiter de leur liberté, si peu gênante que soit une épouse telle que je suis devenue !
Pendant ces derniers jours, plus que jamais, nous nous montrons partout où nous entraîne l’illustre personnalité du maître, très fêté ; moi, chétive, gravitant à sa suite. Nous sortons. Nous recevons. Soutenue par la perspective de ma prochaine libération, je joue bravement mon rôle d’épouse d’un grand homme, en partance pour aller recueillir de nouveaux lauriers.
Personne, d’ailleurs, ne commet la bévue de s’apitoyer sur une séparation que, de toute évidence, nous acceptons avec une sagesse exemplaire. De là, abondance de propos dans notre petite province du Tout Paris où les dessous des existences appartiennent au domaine public.
Je laisse dire. J’accueille avec une aisance qui décourage les curieux, insinuations, silences, questions… Que m’importe ?… Encore quelques jours et les bouches se tairont d’elles-mêmes. Et je serai aussi libre que si les dernières fibres du lien conjugal venaient de se briser.
Malgré son indulgence pour les faiblesses masculines, père gronde un peu tout bas contre le départ de Robert dont il sait aussi bien que moi la souveraine raison.
Il n’ignore pas que mon époux est trop Parisien, a trop sincèrement l’horreur du voyage, pour que le seul amour de l’art ait la puissance de l’envoyer pérégriner trois mois en Amérique.
Mais puisque j’accepte la situation avec tranquillité, lui non plus ne soulève aucune objection, ne me plaint ni ne me félicite, et prend « l’événement » comme je lui en donne l’exemple.
Au fond, nous ne sommes pas dupes l’un de l’autre. Mais ma vie de femme est un sujet que ni lui ni moi n’abordons plus.
Secrètement, je le devine, il demeure inquiet de mon indifférence actuelle pour les aventures extra-conjugales de mon mari. Cette indifférence le trouble devant l’incertitude de la cause. Il m’a vue si éprise, puis si révoltée ; si âpre à garder, à défendre, à reconquérir mon trésor d’amour, que mon calme lui apparaît, en somme, incompréhensible.
Car il a telle opinions des femmes qu’il lui semble impossible qu’une créature de mon âge pratique un détachement de nonne ; et il redoute que je sois, ou consolée par un autre, ou résolue à me laisser couler. Or, cette résolution, qui lui semblerait si naturelle chez une autre femme, le choquerait étrangement de ma part. Je suis restée sa « petite fille », l’enfant dont il aimait le regard sans ombres.