Dans ses yeux passe une lueur. Évidemment, il imagine que je plaisante.

Avec sa prodigieuse inconscience, il me demande :

— Vous ne m’en voulez pas trop, Viva, de vous laisser seule en France ?

— Je ne vous en veux pas du tout. Je goûte la liberté autant que vous-même ; et je vais trouver très agréable de vivre tout à ma guise, ainsi que vous m’en donnez l’exemple.

Mes paroles et mon accent sonnent décidément faux à son oreille. Et une seconde, nous nous regardons un peu comme des adversaires. Mon indifférence a cinglé la sienne. Mais je ne sais quel orgueil ou quelle instinctive dignité me fait trouver abaissant de le quitter sur des paroles agressives. « Partir, c’est mourir un peu… »

L’homme qui a possédé tout mon être n’existe plus. Il est disparu aussi celui qui m’a torturée. Je n’ai plus devant moi qu’un compagnon courtois, en somme ; et, c’est de lui, à cette heure, que je prends congé. Alors je lui tends la main.

— Adieu, Robert. Heureux voyage !

Je n’ai pas le courage d’articuler : « Heureux retour. » C’est si loin, en ce moment, le retour ! Je ne veux pas entrevoir ce qui sera alors. J’ai la bizarre impression qu’entre lui et moi, c’est la séparation définitive ; que jamais plus la vie ne recommencera entre nous, telle qu’elle a été depuis trois ans. Sur lui, ce sont des yeux d’étrangère que je pose, qui notent les lignes fatiguées du visage, les meurtrissures des paupières, l’empreinte creusée par les fièvres de toute sorte ; des yeux d’étrangère qui s’attachent, une seconde, au dessin des lèvres, sous lesquelles a frémi ma bouche d’amoureuse, jadis…, il y a longtemps, longtemps, quand j’étais une folle créature, tremblante de bonheur sous la seule caresse de son regard.

Mes prunelles plongent, encore une fois, dans ces prunelles si proches qui m’interrogent, vaguement troublées, cherchant le mystère de mon cœur, de mon attitude, un peu étrange, sans doute. Il ne devine pas que je le regarde comme on regarde l’être qui, à jamais, va disparaître pour vous. A travers le présent, c’est le passé que je contemple en lui.

Oh ! l’horrible tristesse de se souvenir ! Mes mains se serrent l’une contre l’autre, si fort que les griffes de mes bagues — des bagues données autrefois par lui… — me déchirent la peau.