—Sonia, vous êtes hantée par l'idée de la souffrance! Moi, quand je ne peux rien pour la soulager, je m'applique de toutes mes forces à l'oublier, tant elle me fait horreur!
—Pourquoi?... Vous ne devez pas. En y songeant, vous en prenez votre part. Ne pouvant plus, vous donnez votre pitié.
—Sonia, vous cherchez le luxe de la charité!
Mais brusquement, elles s'interrompirent et changèrent de ton:
—Tiens, voici Claire Hardouin!... Comment arrive-t-elle si tard?...
Toutes les trois tournaient la tête vers la nouvelle venue.
Celle-ci était une pauvre épave de l'enseignement. Venue de province avec l'espoir de mieux faire son chemin, elle luttait héroïquement pour atteindre les leçons qui semblaient fuir devant elle, acceptait les plus misérables salaires, prête à tous les labeurs, pour ne pas mourir de faim; et cela, sans jamais une plainte, ni une révolte, doucement énergique, entêtée à ne pas retourner dans la toute petite ville où végétaient ses parents, de pauvres travailleurs qu'elle souhaitait aider et près desquels son cerveau s'enliserait, elle le savait bien.
Elle aperçut Claude et un sourire détendit son visage chétif, ravagé par le travail, le souci et les privations... Claude lui faisait signe d'approcher; et, toutes trois, la saluèrent d'une exclamation amicale:
—Comme vous venez tard! Claire. C'est dommage! Vous auriez déjeuné avec nous!
Elles échangèrent un coup d'œil, et s'étant comprises, Claude continua: