—Par ici, mademoiselle, je vous prie.

Claude s'inclina et, à la suite de la jeune femme, pénétra dans le salon où des visiteurs nouveaux avaient encore surgi. A sa vue, un remous de curiosité assourdit le bruit des conversations. Les femmes interrompirent leurs propos et coulèrent un regard surpris, intéressé, plus ou moins bienveillant, sur cette inconnue, si originale de type et de costume. Avec un ensemble significatif, tous les hommes se rapprochaient.

Indifférente, Claude recevait le choc de tous ces regards. Droite près du piano, son violon sur l'épaule, elle attendait que l'accompagnateur eût préludé. Peu lui importait que tous ces gens fussent soudain occupés à l'examiner, à peine plus discrètement que quelque belle statue offerte à leur jugement.

Le piano se tut.

Alors, solitaire, la voix du violon s'éleva, avec une telle puissance d'expression que, dans la frivole et houleuse assemblée, un silence se fit, attentif. Si Raymond de Ryeux avait vraiment craint qu'elle ne jouât négligemment pour ses hôtes, il dut être rassuré dès l'instant où elle commençait. Elle était bien trop artiste pour ne pas oublier l'auditoire brillant et banal, dans son intime communion avec l'œuvre qu'elle interprétait. Dès qu'elle eut modulé sa première phrase, le charme opéra sur elle et aussi sur ceux qui l'écoutaient. Les regards cessèrent d'être curieux ou distraits.

Et ce furent quelques minutes inoubliables, même pour les profanes qui subissaient l'enchantement, eux aussi. Les derniers sons vibrèrent dans le silence des âmes attentives. Puis éclata cette tempête des applaudissements qu'elle commençait à bien connaître. Des exclamations s'élevaient.

—Elle est étonnante!... Elle est prodigieuse!... Où Charlotte de Ryeux a-t-elle déniché cette jeune merveille?... Et puis quel type!... Le visage vaut le talent...

—C'est très réussi, sa toilette!... Ça ne ressemble à rien de ce qu'on fait...

Mme de Ryeux n'était peut-être pas—sûrement même!—n'était pas une femme très intelligente, mais elle était, à coup sûr, une hôtesse parfaite qui savait incomparablement comment doser les jouissances musicales à ses invités. Tandis que vers Claude, un flot ondulait, elle laissa les conversations reprendre parmi ses invités qu'elle avait eu le tact de ne point parquer en lignes ennuyeuses, les laissant s'installer par groupes à leur fantaisie. Avec des yeux qui ne laissaient rien passer, elle suivait la circulation des plateaux chargés de rafraîchissements. Mais, presque malgré elle, tandis qu'elle causait, souriait, accueillait, son regard revenait vers le coin du piano où elle apercevait la tête bouclée de cette Claude Suzore dont le succès dépassait ce qu'elle avait prévu, même avec les assurances données par son mari, qu'elle savait connaisseur pourtant!

Certes, comme maîtresse de maison, elle était satisfaite de ce succès. Mais de si haut qu'elle considérât cette petite violoniste payée par elle, si elle avait été capable de démêler toutes les nuances de ses impressions, elle y eût découvert une sourde impatience de l'attention excessive que tous les hommes présents manifestaient à son endroit, évidemment séduits par la femme, autant que par l'artiste. Elle n'en pouvait douter à la façon dont ils la regardaient, aux propos qu'elle entendait, à l'empressement qu'ils montraient à évoluer vers elle, à se faire présenter.