Mais elle les rouvrit aussitôt. Une odeur fraîche de fleurs dominait, dans la voiture close, la senteur de cuir des coussins, l'indéfinissable parfum de cigare et de chypre qu'elle connaissait bien maintenant. Elle regarda. Près d'elle, dans un panier de jonc, il y avait une brassée d'admirables fleurs, violettes sombres et pâles violettes de Parme, lilas, roses, tubéreuses; non pas serrées en ces gerbes banales qu'elle détestait; mais abandonnées en pleine liberté, comme si, à l'instant, elles venaient d'être enlevées à la tige natale.
Claude se souvint. Une fois, elle avait dit à Raymond de Ryeux qu'ainsi seulement, elle aimait à recevoir des fleurs.
Un obscur tressaillement l'ébranla, pareil à un choc; et dans l'ombre, sa bouche eut un bizarre sourire.
Bien des hommes déjà avaient rôdé autour d'elle, cherchant à séduire son indépendance... Personne encore ne lui avait fait une cour qui ressemblât à celle de Raymond de Ryeux... Une cour délicate, sourdement ardente sous un masque de respect, si subtile que le parfum qui en émanait semblait s'insinuer en elle pour amollir l'arc tendu de sa volonté.
Loin de lui, elle pouvait s'irriter de l'évidente attention dont il l'enveloppait, du soin qu'il apportait à user de toutes les circonstances pour se rapprocher d'elle; cela, avec une inflexible et discrète résolution. Son orgueil pouvait se révolter devant ce qu'il osait penser, espérer, croire...—peut-être, sinon sûrement... Elle savait déjà si bien ce que sont les hommes!...
Et puis, quand il lui parlait de sa manière impérieuse et caressante, ou avec son accent de gaminerie gaie, imprévu chez un homme de son âge; quand il lui adressait quelque prière, ou simplement lui disait ce qu'il souhaitait d'elle, avec une franchise hardie sans insolence, alors, elle ne l'ignorait pas... elle n'éprouvait plus ni irritation ni colère. Elle acceptait, curieuse, amusée, le cerveau toujours libre, sûre d'elle-même, que cet homme lui offrît l'hommage de sa séduction... Comme elle eût respiré, dressée sur un piédestal inaccessible, le parfum d'un encens.
Maintenant qu'elle était seule, libérée de l'espèce d'envoûtement qu'elle subissait près de lui, elle se reprenait toute; et sa pensée incisive s'attachait aussitôt à l'analyse de ses impressions durant les deux heures passées dans l'hôtel de Ryeux.
Son succès y avait été aussi complet que son orgueil d'artiste le pouvait souhaiter. Plusieurs des brillantes amies de Charlotte de Ryeux lui avaient demandé si elle consentirait à se faire entendre chez elles... Tout s'était donc accompli à son gré...
Alors, pourquoi cette obscure irritation contre elle-même que discernait si bien sa clairvoyante pensée et qui l'empêchait de savourer, comme d'ordinaire, la détente de ses nerfs, après la fiévreuse dépense qu'elle leur imposait en jouant...
De quoi s'en voulait-elle? D'avoir joui trop vivement de l'atmosphère de luxe qui imprégnait la somptueuse demeure de Mme de Ryeux. Ce n'était, hélas! pas la première fois qu'elle distinguait, en elle, cette faiblesse contre laquelle, rudement, elle luttait; qu'elle constatait l'espèce d'épanouissement qui se faisait en tout son être quand sa carrière l'amenait dans un milieu où elle s'adaptait instantanément, comme si elle rentrait dans son propre monde.