—Élisabeth, vous ne savez pas ce que c'est d'être attirée par un être brûlé de passion... Vous êtes sage...
D'un geste impérieux, Mme Ronal l'arrêta.
—Tais-toi... Tu parles de ce que tu ignores! Moi aussi, j'ai eu vingt ans... Moi aussi, j'ai été folle d'un homme qui était un misérable... Moi aussi, j'ai connu les baisers qui donnent la sensation d'un néant divin... Et plus encore que toi... puisque j'ai été l'épouse d'un être qui vivait pour la volupté... Ah! quelle boue, tu me fais remuer là! Mais il faut bien te sauver, toi, ma «petite»... Oui, je sais ce que tu éprouves... De plus que toi, je connais les lendemains des ivresses qui sont des hontes... Mon excuse de les avoir subies, c'est que j'étais bien jeune, une pauvre enfant, que personne n'avait éclairée... Toi, tu es habituée à regarder la vie en face... Tu n'ignores pas ce qu'elle est... ce qu'elle apporte aux êtres qui ne peuvent s'aimer qu'en cachant leur amour. C'est pour cela que tu peux, que tu dois lutter contre le danger...
—Lutter... A quoi bon? Je sens que je serai vaincue. Je suis emportée sur un chemin qui me ramène en bas... où est ma place...
—Claude!... oh! Claude!...
—Il ne sert à rien, Élisabeth, de chercher à se créer une nature autre que la sienne. Après vous, en écolière docile, j'ai répété des leçons, obéi à des commandements auxquels je m'imaginais croire... auxquels je ne croyais pas!... Savez-vous quand j'ai entrevu tout cela pour la première fois?... C'est ce dernier été, dans mes longues courses solitaires, à Landemer... J'étais sans vous, sans la protection de votre influence. Alors le renoncement, l'austère idéal que vous m'aviez montré m'est apparu comme une duperie. J'ai compris que, de tout mon être, je voulais impérieusement jouir de la vie, de la vie ardente qui affole, qui brûle, qui dévore... mais qui vaut seule d'être vécue!... Dans cette enveloppe de sagesse que vous vous appliquiez à me donner, j'étouffais, comme on étouffe dans un vêtement qui n'est pas à votre taille... Eh bien, ce vêtement, je n'ai plus le courage de le porter... Vous avez, ma pauvre grande amie, essayé de me façonner à votre image... Mais le modèle était, pour moi, trop difficile à atteindre... Je n'étais pas de force!...
Sa voix se brisa. Elle était haletante de la violence froide et désespérée avec laquelle elle avait parlé.
Élisabeth la contemplait.
—Claude, c'est toi, toi ma fille, qui oses dire de pareilles lâchetés!
—Ah! c'est que je ne suis pas votre vraie fille, Élisabeth... Je suis l'enfant de la pauvre femme que vous avez si généreusement aimée... qui a connu, comme moi, l'irrésistible soif de vivre pleinement la vie...