—Oui... C'est cela... Je voudrais vous avoir un vendredi sur deux; pour l'un, j'ai des tsiganes et des danseuses étrangères, mais, pour l'autre, je désire offrir aux amateurs, qui sont assez nombreux dans notre cercle, mon mari ayant la toquade de la musique... un plaisir plus sérieux, du violon et du chant, peut-être aussi du piano... Mon mari et ma belle-mère m'ont dit que vous jouiez fort bien... Ce dont je regrette de ne pouvoir juger par moi-même.

Avec une ironie que la jeune femme ne perçut pas, Claude dit:

—Mon Dieu, madame, je dois jouer au Cercle ouvrier de Charonne, dans quelques jours, c'est-à-dire avant le début de vos séances... en décembre? je crois... Si vous voulez bien assister à ce concert, vous pourrez juger mon jeu, en connaissance de cause, comme vous le souhaitez.

—Comment, vous jouez pour les ouvriers?...

—Pour une œuvre philanthropique, oui, madame.

Mais l'explication ne parut pas dissiper le désarroi de Mme de Ryeux. De toute évidence, il lui paraissait absolument anormal de présenter à ses hôtes une artiste qui se faisait entendre devant un public d'ouvriers.

Il y eut dans le salon de brocatelle rose un imperceptible silence, presque aussitôt rompu par un bruit de pas. Et la portière, de nouveau écartée, Raymond de Ryeux, à son tour, entra dans le salon. Il était en tenue de cavalier, les bottes poudreuses. Il devait descendre de cheval. Courtois, il salua Claude, puis commença:

—Charlotte, je m'excuse de me présenter chez vous en pareil équipage. Mais on m'a dit que Mlle Suzore était encore avec vous et je désirais savoir où en étaient les négociations... Eh bien, mademoiselle, allez-vous nous accorder le régal de vous entendre... et dans quelles œuvres?...

Sur les traits de Claude, l'expression hautaine s'effaça. Maintenant, il s'agissait de musique; et tout de suite, sur elle, le charme opérait, sans rien d'ailleurs lui enlever de sa réserve fière. Mais, intéressée, elle indiquait les éléments d'un programme que Raymond de Ryeux écoutait, attentif. Tous deux discutèrent sur le choix le meilleur, laissant Mme de Ryeux donner des opinions que l'un et l'autre accueillaient comme celles d'une personne qui use d'une langue dont l'intelligence lui est étrangère.

Mais Raymond de Ryeux était, décidément, un vrai connaisseur; Claude le constatait, surprise; et, à cause de cela, tout à coup, elle cessait de l'englober dans la nulle phalange des hommes de son monde, infiniment négligeable, et le sortait du néant où, jusqu'alors, elle l'avait relégué, avec son dédain de travailleuse pour les oisifs.