—Maman, j’ai très sommeil et vous ne veniez pas!... Mais je ne voulais pas dormir avant de vous avoir embrassée, une fois pour moi et...
Ici, la voix claire se fit sérieuse, inconsciemment:
—...et une autre, pour papa.
La mère répondit, elle aussi, par un double baiser.
Tous les soirs, c’était ainsi. Mais ce soir-là, lourd de souvenirs, ne semblait pas, à Mireille, pareil aux autres. Le mot innocent du petit garçon réveillait des visions du passé, dans ce même Carantec; des baisers ardents donnés par le jeune époux que grisait l’ivresse de la réunion si longtemps désirée...
Et sa voix tremblait un peu quand elle répondit, soulevant les boucles du front:
—Bonsoir, mon Jean... Voici le baiser de papa, et voici le mien. Dors maintenant.
Déjà, les paupières se fermaient. Alors Mireille pénétra dans la pièce voisine, sa propre chambre. Les deux fenêtres en étaient grandes ouvertes; et, dans le double cadre, surgit un paysage de rêve. Sous une lueur d’un bleu transparent, le jardin s’allongeait; puis, plus bas, en un cercle immense, le pays breton, de grêles bouquets d’arbres, la lande sur les falaises, piquée d’ajoncs et de bruyères, dominant la mer, moirée de nappes lumineuses par le disque d’or pâle qui montait dans le ciel.
La brise souleva, autour du front, les cheveux de Mireille qui s’était approchée de la fenêtre.
Maintenant qu’elle était seule, son courage l’abandonnait; et si forte devenait, en son cœur, la soif de se rapprocher de l’époux disparu, que, brusquement, elle quitta la fenêtre et, sans réfléchir, d’un élan instinctif, elle prit le large portefeuille que, jamais, elle ne laissait derrière elle; parce qu’il contenait les feuillets où, fidèle à une habitude de jeune fille, elle avait noté, au hasard de ses impressions, l’histoire de sa vie de femme.