J’ai un involontaire geste d’épaules, car je sens le découragement s’abattre sur moi. De la vie, je n’attends plus rien et je dis,—dans ma voix je reconnais bien une ironie amère:
—Ce que vous m’offrez, c’est la «théorie des petits bonheurs». Croyez bien que, peu à peu, je m’apprends à la pratiquer,—bon gré, mal gré! L’épreuve aussi est une éducatrice, habile autant qu’impérieuse. Dans ma misère, je m’accroche, ainsi que vous me le conseillez, à ce qui est un pâle rayon de soleil pour mon faible cœur, toujours transi, maintenant...
—C’est-à-dire?... insiste-t-il, avec un accent où je perçois tant de chaude et vraie sympathie que je ne me rebelle plus, comme autrefois, sentant sur moi sa pensée observatrice; et avec une âpre tristesse, j’explique légèrement:
—C’est-à-dire la jouissance de contempler un beau ciel comme celui de ce soir... une fleur, un visage séduisant, d’entendre une sincère parole d’ami, toute pleine d’affection, de recevoir une bonne lettre, de lire des pages qui me prennent le cerveau et le cœur, etc., etc... Que sais-je encore?... Ah! oui, je puis en parler, des petits bonheurs!
La nuit maintenant nous enveloppe, une nuit transparente où semble errer encore un reflet du radieux couchant. La brise est chaude et de la terre monte un indéfinissable parfum de fleur, d’ajonc, de bruyère, de menthe... Derrière nous, père et M. de Survières vont et viennent en causant; la lueur de leurs cigares pique la nuit de minuscules étoiles rouges.
—Vous avez raison de recueillir les menues joies dont l’existence quotidienne veut bien nous faire l’aumône...
Alors, j’avoue, bien sincère:
—Hélas! ma sagesse, sur ce point, est encore terriblement rudimentaire! Que c’est donc horrible et lâche, ce besoin d’être heureux, qui demeure vivace dans nos cœurs, même brisés!
—Vous ne pouvez empêcher les fleurs de pousser! J’en ai vu surgir jusque dans les terres déchiquetées par les obus, dit-il avec une sorte de douceur grave.
—Ah! je crois bien que, maintenant, mon cœur ressemble à ces terres ravagées, et mes frêles bonheurs, à vos fleurs de guerre! Les jours qui passent m’enseignent à m’en contenter... Il le faut bien! Seulement, comme j’étais très gâtée, très riche, et... très gourmande, ils m’apparaissent des miettes, de ces bonbons qu’on croque pour tromper la faim... J’apprends le jeûne!