Et elle avait répondu sans coquetterie, avec toute son âme.

Mais la sagesse de leurs familles les ayant déclarés «encore deux enfants», des mois avaient dû s’écouler avant que leur rêve pût se réaliser. Seulement quatre années avant la guerre avaient été unis «les deux gosses», comme familièrement les appelait M. Dabrovine.

Les doigts de Mireille tremblaient en ouvrant au hasard un cahier,—le premier... Et ses yeux tombèrent sur une date qui arrêta son regard.

11 mars.

Aujourd’hui mon anniversaire. J’ai dix-huit ans. Que suis-je à cette heure?

Extérieurement, une vive et rieuse créature, ardente à tous les plaisirs qu’elle goûte avec une avidité gourmande.

Tant et si bien, que beaucoup de gens ne se doutent guère qu’avec la même fougue, je m’intéresse à ce que je lis...—et tout ce que je peux, je le lis!—à ce qu’on m’apprend—et mon cerveau est insatiable!—à tout ce que je vois de beau, de curieux, de neuf pour mes ignorances de petite fille...

Il me semble que je suis bonne amie, pas trop médisante; intransigeante, je l’avoue, pour ce qui est sincérité, à un point gênant même; car je suis incapable d’articuler un mot qui n’est pas ma pensée vraie...

J’adore tout ce qui est art; mais je n’ai moi-même aucun talent digne de ce nom. La musique que je fais n’est bonne que pour moi-même. Je travaille ma voix seulement parce que j’ai reçu de mère la formelle promesse que jamais le public ne m’entendrait... Et le reste à l’avenant!... C’est un régal pour moi de me réciter des vers; et je suis sûre qu’alors, comme je les sens, je les dis bien. Mais je serais incapable d’en articuler à peu près convenablement, si je me savais écoutée.

Ce besoin que j’éprouve, si vif, de demeurer dans ma coquille, est-ce donc de l’égoïsme, comme mon grand frère Bernard le prétend? Pour me taquiner, j’espère. Mère me reproche de vivre «porte close». Pourtant, il me semble, qu’à tous, je me prête autant que je puis leur être bonne à quelque chose.