—Oui, c’était pour Jean qui m’avait demandé «une chanson», comme il dit... que son père réclamait toujours...
Personne n’a insisté, et Christiane, d’un geste tendre, s’est penchée et m’a embrassée. J’ai deviné sur moi le regard de Guisane... Mais en cette minute-là, je me sentais si séparée d’eux tous!...
J’ai, comme le désirait Maud, éteint les bougies du piano; car elle préfère chanter dans l’ombre, par cœur. Et puis, comme tous étaient occupés de leurs distractions, cartes, causeries, musique, je me suis glissée hors du salon pour ne pas entendre Maud. J’ai descendu les quelques degrés du perron et je suis allée me réfugier dans le jardin que la nuit baignait... Alors soudain brisée, je me suis laissée tomber sur le banc où, chaque matin, je viens regarder la mer.
Oh! cette nuit!... Cette nuit ardemment belle... Cette nuit amoureuse... Pourquoi, soudain, m’a-t-elle, sans pitié, rappelé cette autre, juste au seuil de la guerre, où nous étions revenus de Saint-Germain, si follement épris l’un de l’autre... Pourquoi, comme des flots qui ont brisé leur digue, tous les souvenirs les plus tendres de notre heureuse vie me remontaient-ils tout à coup du cœur, réveillant ma soif torturante du bonheur fini?...
La brise chaude qui sentait la mer et les fleurs, car pour venir sur moi, elle frôlait le massif des œillets, des verveines, les branches de syringa qui fleurissent ma fenêtre, cette brise m’apportait le chant de Maud que j’avais voulu fuir et qui s’insinuait en mon âme, emportant mon courage; faisant de moi une misérable créature qui regrettait, qui souffrait, qui, éperdument, voulait ce que jamais plus elle ne possédera...
Que ce chant, par une telle nuit, était cruel à entendre, et que je me sentais—avec quelle intensité!—une pitoyable épave, perdue dans le vaste monde!...
Sans réflexion, pareille à un être qui se noie, entraîné à la dérive, j’ai tourné la tête vers le salon où étaient ceux à qui je pouvais...—un peu!...—me raccrocher... Par les baies ouvertes, j’ai aperçu les joueurs qui écoutaient, envoûtés, eux aussi, par la voix de Maud, à ce point qu’ils avaient cessé leur bridge... Christiane, debout, qui regardait la nuit, les mains croisées sur l’appui de fer du balcon; et, près d’elle, appuyée au mur, la haute silhouette de Bernard. Guisane, lui, devait être resté près du piano, à observer Maud, où je l’avais laissé...
Oui, j’étais loin d’eux qui ne songeaient guère à la pauvre créature que le malheur a faite de moi...
Une telle détresse m’a étreinte que, malgré moi, mes larmes, mes vaines larmes! ont jailli, tandis que, secouée de sanglots désespérés, j’appelais, comme un bébé, tordant mes mains, dans ma souffrance:
—Max! Oh! Max... Je t’en supplie, prends-moi! Je ne peux plus rester toute seule ainsi, loin de toi!...