—Vous croyez que j’ai tort?

Et dans l’ombre qui envahissait la pièce, il voyait les yeux sombres l’interroger éperdument:

—Tort?... Oh! non!... Est-ce qu’on a tort de s’attacher à un idéal très beau? Mais il faut compter avec notre humaine faiblesse... C’est une résolution si grave que vous avez prise, sans pouvoir en mesurer toutes les difficultés...

Elle eut un faible sourire, tristement ironique.

—Et vous trouvez que c’est bien orgueilleux, à moi, de me croire assez forte pour l’accomplir? Mais je ne suis plus la créature, ardente et folle, qui voulait impérieusement jouir de la vie... La guerre, l’angoisse, la souffrance m’ont créé une autre âme... J’ai appris à renoncer... Et je sais bien à quoi je renonce... Car...

Elle s’arrêta.

—Car?... répéta-t-il, avide de connaître toute sa pensée.

Presque bas, elle continua, la voix sourde, les yeux fixés sur la flamme du foyer:

—Car j’ai encore au cœur une misérable soif d’être heureuse; si intense, que j’en suis effrayée et révoltée contre moi-même! Quand j’ai perdu Max, j’ai cru que jamais plus je ne pourrais sentir que de la douleur... Et pourtant...—avec quelle humiliation, je vous le confesse, pour expier ma fragilité!...—il y a des moments où je peux être gaie, presque comme autrefois... Je peux, de nouveau, jouir de ce que j’aimais... du soleil, des fleurs, de l’art, de mes lectures, des amitiés... Je peux jouir... profondément, de l’affection que vous me donnez, mon ami. Il y a des heures abominables où je voudrais posséder, de nouveau, tout ce que j’avais en partage... Ah! si dans l’Inconnu où il est entré, Max voit ma faiblesse, comme il doit me juger!

Elle avait parlé avec une sorte d’emportement désespéré, livrant toute sa pensée, parce qu’elle savait celui qui l’écoutait d’âme assez haute pour la comprendre.