—C’est vrai, Maud est exquise.
Il ne me répond pas et regarde Jean qui trottine autour de nous.
Moi, je songe. Devant le regard de ma pensée, j’ai soudain l’image de Maud, ma jeune cousine «à la mode de Bretagne», comme disent les bonnes gens, mon amie d’enfance... Aujourd’hui, une étrange et capiteuse jeune femme qui, orpheline tout enfant, a été remarquablement mal élevée; gâtée à souhait par une grand’mère incapable de résister à son impérieuse petite volonté et, toujours malade, l’abandonnait à des institutrices de rencontre, sans cesse changées.
Père était son tuteur. De sorte que, bien malgré elle, maman qui l’observait, sévère et horrifiée, n’a pu m’empêcher de la voir; d’autant que la simple charité commandait d’aiguiller, le mieux possible, cette fougueuse petite créature qu’il était un devoir de ne pas abandonner.
Alors, ensemble, nous avons grandi, joué, travaillé, sous l’œil inquiet de maman. A dix-sept ans, en coup de tête, Maud a épousé un prince roumain qu’elle avait rencontré à Deauville, dans la colonie étrangère. Puis, après trois ans d’une union très orageuse, elle a obtenu la séparation; non pas le divorce, qu’elle ne souhaitait pas, car, jusqu’à nouvel ordre, il lui plaît de porter le titre de princesse Ypsilof. Depuis lors, il y a un an, elle vit seule, à sa guise; ayant dû, toutefois, sous l’énergique volonté de père, accepter un appartement dans l’hôtel de sa grand’mère. D’ailleurs, elle n’y séjourne guère; elle a la passion des voyages.
Je l’ai beaucoup vue aux premiers temps de mon mariage. Et, tout de suite, Max s’est occupé d’elle d’une façon qui, les jours où j’étais nerveuse, me donnait une sorte d’anxiété. C’est que je la sentais si bien une femme inquiétante et savoureuse, mon amorale petite amie qui ne connaît que son bon plaisir; si ardente pour le réaliser que, pas méchante certes! elle n’hésiterait pas à faire atrocement souffrir,—sans y penser!...—pour atteindre ce qui la tente...
Point jolie! disent les gens qui n’aiment que les beautés compréhensibles à tous... Mais si séduisante pour les connaisseurs, avec ses traits irréguliers, son teint de rose pâle, sa bouche un peu grande, ses lèvres un peu lourdes... Oui, mais d’un dessin délicieux; souples, caressantes, chaudes comme ses beaux yeux, longs et voilés.
En la sincérité de mon âme, je reconnais qu’il m’est de plus en plus désagréable que Max la voie... Surtout depuis que Pierre Ypsilof n’est plus là pour veiller sur son bien. C’est qu’aussi, Maud est si charmante avec Max!
Cette fois, donc, non seulement ils s’étaient rencontrés, mais il avait dîné chez elle... Moi, loin de lui... Par hasard, avaient-ils été seuls? Bizarrement, j’hésitais à interroger Max. Du bout de mon ombrelle, songeuse, je dessinais des arabesques fantaisistes sur la terre, blanche de soleil... Ai-je rêvé longtemps ou quelques minutes?... Je n’en sais rien... Tout à coup, une question sort de mes lèvres, sans que ma volonté l’ait permise:
—Qu’y avait-il, avec toi, chez Maud?