—Mais, Max, c’est toi qui me retardes!
—Mon trésor, dépêche-toi tout de même! Mais comment peux-tu me demander de rester sage, campé sur ma chaise, quand tu es là devant moi, ma précieuse petite femme, et qu’il y a tant de mois que je ne t’ai vue!
C’est vrai ce qu’il dit là, mon bien-aimé. Et comme je le comprends! Aussi nous descendons assez en retard.
Le lieutenant Plichon fume près de la carriole. Charlotte range de droite et de gauche. Enfin nous partons, après que nos hommes nous ont blotties, pareilles à des paquets, au fond de la bâche qui recouvre notre véhicule. Eux, tout en avant, élargissent leurs pèlerines de façon à bien nous dissimuler, nous autres, pauvres intruses, dont les gendarmes ne doivent pas soupçonner la présence. Dès que nos compagnons perçoivent leur ombre, ils nous font rentrer le bout de nez que nous aventurons hors des couvertures, pour respirer l’air humide; apercevoir le triste paysage d’automne, la route déchirée par les projectiles et le sillon des roues, la route où cheminent des poilus boueux, à la démarche allègre ou lasse. Invariablement, les gendarmes arrêtent, en conscience, notre carriole, mais ils ne demandent pas à l’inspecter, tranquillisés par les galons qu’ils voient à nos «guerriers».
Et ainsi, sans fâcheuse aventure, nous gagnons la toute petite ville où, depuis deux mois, vit Max.
Le patron de l’hôtel est de connivence avec lui, et nous pénétrons triomphalement dans la place; toujours au fond de notre carriole, où nous commençons à être ankylosées.
Mais, dans la cour, on nous décharge loin de tous les yeux, gelées et ravies. Voici alors une autre comédie qui commence. Nous ne devons pas avoir l’air de connaître nos maris; et comme des voyageuses quelconques, nous prenons place en face de Max et du lieutenant Plichon exultants,—leurs yeux nous le révèlent!—mais qui gardent toute l’impassibilité nécessaire.
Quoique ce déjeuner soit pour moi—séparée de Max—du bien perdu, tout de même, il est très amusant.
Et ensuite, j’ai de si bonnes heures dans la chambre de Max, d’où nous nous échappons à la nuit venant, car je veux connaître un peu la ville qui est sienne, en ce moment. On le regarde. On me prend, à l’occasion, le diable sait pour qui... Que m’importe?... Et tant pis pour sa réputation d’homme marié. Nous n’avons pas le choix.
Si, seulement, les minutes ne fuyaient pas avec cette terrible rapidité!... Tant de choses, nous avons encore à nous dire! C’est dans la fièvre maintenant que nous nous parlons, hantés par le sentiment de la brièveté des moments qui nous sont encore accordés. A mesure que cette inoubliable journée avance, je sens tomber sur moi une tristesse affreuse. Encore quelques heures, et puis, il faudra repartir, reprendre la vie de solitude et de mortelle inquiétude...