Maman proteste, indignée:
—Je la tourmente! C’est uniquement dans son intérêt que j’essaie de l’arracher à la solitude où elle se confine et qui lui est très mauvaise! Monsieur Guisane, ne trouvez-vous pas que j’ai raison? Dites-le à mon mari.
Maman le regarde avec un joli sourire qui a l’air de demander aide. Mais Guisane ne paraît pas s’en apercevoir. J’ai l’impression qu’il est très ennuyé d’être mêlé à ce vain débat. Et il se récuse, d’ailleurs.
—Madame, je suis fort mauvais juge en la question; d’autant plus, que j’ai pour inflexible principe que chacun doit être laissé libre de se conduire à sa guise. Me permettrez-vous d’ajouter... respectueusement... que je comprends trop bien le sentiment de Mᵐᵉ Noris, pour m’étonner de son désir.
Peut-être pour la première fois, depuis que je connais Guisane, j’ai un élan vers lui, tant je le devine sincère; et mes yeux cherchent les siens, avec un «merci» spontané. J’y trouve cette même expression, compréhensive de ma peine, que j’y ai vue luire à notre première rencontre.
Père conclut d’un ton de bonne humeur destiné à remettre les choses au point:
—Eh bien! maintenant, la discussion est close. Nous sommes tous de l’avis de Guisane sur la liberté individuelle. Et là-dessus, préparons-nous à déjeuner de notre mieux. Mireille, mon petit, si tu veux lire quelque chose de bien, de très bien!... je te passerai un bouquin de ce monsieur...
Il montre Guisane, qui cause avec maman,—peut-être pour l’apaiser,—et il continue:
—Incidemment, Guisane m’en avait dit le titre. Et tout de suite, je l’ai fait venir de Morlaix... Si tu ne redoutes pas les visions de guerre et d’hôpital, celles-ci sont saisissantes... Ce garçon est vraiment un merveilleux artiste, avec sa plume comme avec son pinceau, et un artiste doublé d’un brave homme qui est en même temps un homme brave. Je comprends l’enthousiaste admiration de Bernard pour lui!
—Père, quel emballement! ai-je dit, amusée de son ardeur à célébrer Guisane.