C’est qu’il y a encore des moments où ce m’est une telle fatigue de me montrer la compagne qu’il lui faut, toujours prête à faire ce qu’elle aime; de paraître m’intéresser aux détails de la vie mondaine, cette vie que je menais autrefois et qui m’est devenue étrangère...

Ma maman très chère, ce n’est pas de sa faute, ni de la mienne, si nous pensons et sentons si différemment...

Je m’applique de mon mieux à dissimuler mon impression. Mais je ne réussis pas toujours. Et, selon son humeur, ou bien elle a pitié de moi, ou bien elle montre une impatience qui me fait un peu mal...

Car Dieu sait que tout ce que je puis, je l’essaie pour n’importuner de ma peine, ni elle ni personne. Jamais je n’en parle; et je mène une vie extérieure presque pareille à celle des autres. Je vois des amies intimes chez moi et chez elles. Je cause comme tout le monde de tout et de rien. J’arrive à m’intéresser un peu à une foule de choses plus ou moins insignifiantes; par exemple, aux robes, aux chapeaux que je commande. Je recommence à pouvoir fixer mon attention sur les livres que je lis... Parfois même, je refais de la musique... Il faut bien occuper cette sombre journée, si longue, trop longue! qui est ma vie...

Aussi, n’était ma robe noire, les gens, même ceux qui m’aiment, oublieraient facilement que je porte au cœur une blessure inguérissable... Certes, nul, autour de moi surtout, n’a oublié Max. Mais sa disparition est un fait accepté. Il a été tué. C’est un grand malheur. C’est aussi le sort de tant d’autres.

Mère se souvient surtout, parce qu’elle est hantée par la terreur d’une pareille destinée pour Bernard. Ce qui lui fait appeler la paix à n’importe quel prix... Cette paix que moi, passionnément, je veux glorieuse, digne du sacrifice dont je la paye, pour mon humble part...

Parce que je ne me plains jamais, beaucoup, je m’en aperçois, me croient consolée. Consolée! Oh! non, je ne le suis pas!... Oh! non, je n’oublie pas... Mais les autres n’ont besoin d’en rien savoir. Le voile de mon deuil m’enveloppe, me séparant d’eux...

Je ne me révolte plus. Ce que Dieu a voulu, c’est ce qu’il jugeait sage... Mais pourquoi ne puis-je étouffer le regret de l’amour que je ne connaîtrai plus, ni l’intimité délicieuse de notre vie d’époux?... Nous étions enfermés dans un paradis d’où nous voyions les autres... comme ils me voient aujourd’hui, avec détachement.

Et cet éden, dévasté par la mort, j’en contemple les ruines, déchirée par une souffrance que rien ne peut guérir, puisque jamais elles ne pourront être relevées... Jamais plus, je ne connaîtrai le merveilleux bonheur que je trouvais, en donnant à Max ce qu’il réclamait de moi et qui nous enivrait tous deux...

Moi aussi, maintenant, j’ai tout perdu, comme lui... Mais son cœur est, du moins, endormi dans une paix glacée et ne souffre pas. Le mien, hélas! tressaille désespérément dans ma poitrine, de regrets, et aussi de désirs instinctifs que rien n’assouvira jamais... ne doit assouvir.