Ce matin, le courrier m’avait apporté la Revue des Deux Mondes. Je l’ai prise au moment de m’en aller finir l’après-midi sur la falaise, bien en paix. Les enfants étaient sur la plage. Mère faisait un bridge chez les de Carville où il y avait brillante réunion. Tout à mon gré, je pouvais donc regarder le soleil descendre derrière Roscoff, une féerie dont je ne me lasse pas...

Aussi, assise sur une roche un peu en retrait, enveloppée par la brise chaude qui sent la mer et la terre brûlante, je ne me hâte pas d’ouvrir la Revue que, faute de loisirs, j’ai laissée de côté depuis le matin.

C’est d’un doigt distrait que je déchire la bande qui l’enferme. C’est d’un œil détaché que je cherche le sommaire... Et puis, brusquement, un choc me bouleverse. Sur la couverture claire, j’ai lu: «Verdun—1916»; et l’article est signé: «Patrice Guisane.»

Verdun! Là où Max est tombé, si bravement, pour s’être offert à remplir une périlleuse mission...

Est-ce que Guisane parle de lui?... Et comment?... Ou bien a-t-il laissé disparaître dans le silence cet épisode insignifiant de la gigantesque lutte?

Je coupe les feuillets avec des doigts qui tremblent si fort, que ma liseuse arrache le papier. Et frémissante, je commence à lire.

Il y a d’abord quelques lignes de la Direction expliquant que ces notes ont été prises, au jour le jour, par leur auteur qui a vécu l’héroïque épopée. Et puis, c’est le journal lui-même, sobre, coloré, écrit avec une simplicité puissante qui donne au récit une telle intensité de vie que, pas une seconde—alors...—je n’ai songé au rare talent de celui qui peut être un pareil évocateur. Ce sont les faits eux-mêmes qui parlent.

Et soudain, j’arrive à une note datée du jour où Max est parti pour porter le message nécessaire; volontairement, en pleine conscience du danger couru...

Mon Dieu! comme Guisane met en relief son dévouement si simple, dans la page émouvante et émue qu’il lui consacre!... Tout à coup, j’ai l’impression qu’ainsi, son souvenir est enchâssé dans une sorte de reliquaire; car les pages que je viens de lire resteront comme l’histoire même. Toutes les pensées qui s’y attacheront ne pourront, après avoir lu le récit de Guisane, oublier le pauvre petit lieutenant, bien ignoré de la foule belliqueuse, qui, adorant la vie où il possédait tout, a très simplement donné la sienne, pour aider au salut de ses compagnons de lutte.

Dans ma peine, quel orgueil j’éprouve que ce soit ainsi qu’il m’ait été enlevé! Et quelle reconnaissance pour celui qui lui rend, devant tous, cet éclatant hommage!