— Elle arrive fort bien au contraire, mais me demande la permission d’amener sa sœur Gladys Tuffton qui est chez elle pour quelques jours…

— Amener Gladys !… Oh ! maman, quelle délicieuse idée !

Mme Arnay eut un geste d’impatience et ses traits se contractèrent légèrement.

— Germaine, tu parles avec une étourderie inconcevable. Tu oublies que j’attends, en même temps que lady Graham, une douzaine d’autres invités qui vont occuper tous les appartements du Castel !… Où veux-tu que j’installe Mlle Tuffton ?… Une jeune fille habituée au plus grand luxe, à tout le confortable anglais !… Deux jours plus tard, la chambre de Suzy eût été libre, puisque ta cousine part lundi, mais je ne puis naturellement écrire à lady Graham de retarder son arrivée…

Suzy qui regardait, à travers les vitres, le ciel empourpré du couchant, se retourna d’un mouvement vif, secouée par une impression pénible. La pensée fugitive lui traversa l’esprit que, peut-être, elle eût dû offrir à sa tante d’avancer son retour à Paris… Mais le sacrifice lui semblait dur, car le programme des distractions réservées aux nouveaux hôtes du Castel s’annonçait fort séduisant ; et la petite Suzy avait bonne envie de jouir jusqu’au bout de « ses vacances », comme elle disait.

Elle n’eut pas d’ailleurs le loisir d’hésiter longtemps, car la colonie masculine du Castel entrait dans le salon, au moment même où retentissait l’annonce du dîner.

Durant tout le repas, Germaine se montra d’une animation qui la transformait, grâce à la perspective de voir Gladys Tuffton arriver au Castel.

Tous les étés durant la saison des eaux ou des bains de mer, Germaine s’improvisait une amie qu’elle ne nommait plus que « ma chérie », après deux jours de connaissance, adorait tout l’hiver suivant, négligeait un peu au printemps, et oubliait tout à fait, l’été revenu, pour une nouvelle affection. Le cœur de Germaine était une manière d’omnibus. Tous pouvaient y rentrer et tous en sortaient avec la même facilité qu’ils y pénétraient.

De Deauville, elle était revenue enthousiasmée de Gladys Tuffton. Aussi se prit-elle à vanter les mille et une perfections de la jolie étrangère, à dresser la liste des plaisirs qu’elle pensait lui offrir.

Suzy écoutait, forcément silencieuse, puisque l’on parlait d’une inconnue pour elle ; et elle éprouvait un soupçon d’impatience à voir combien Georges de Flers appréciait la beauté de Gladys Tuffton que, lui aussi, avait rencontrée et admirée à Deauville. Puis il lui restait l’appréhension irraisonnée que la question d’un appartement pour Gladys fût de nouveau soulevée ; car elle devinait, à un certain pli plus accentué des sourcils de Mme Arnay, qu’aucune solution agréable n’était venue calmer ses inquiétudes de maîtresse de maison, réputée impeccable.