— Oui, darlinag, j’espère qu’il en sera ainsi ! Maintenant il faut essayer de dormir un peu… Vous verrez que demain, au réveil, vous ne vous sentirez plus aussi désolée ! Dormez, dearest.

Et, affectueusement, elle aidait Suzy à ôter sa toque de voyage, enveloppant sa tête brune d’une écharpe de dentelle.

Suzy essaya d’obéir. Épuisée par ses émotions, elle restait immobile, envahie par une sorte de torpeur apaisante. Les paupières mi-closes, elle entrevoyait dans la nuit, au dehors, la campagne, sombre sous le ciel d’un bleu froid où s’allumaient quelques rares étoiles ; et jusqu’à elle, montait, avec ce parfum pénétrant des fleurs mourantes, la senteur des violettes offertes par Georges de Flers, qu’elle gardait entre ses mains tombées sur ses genoux, d’un geste lassé.

Mais elle n’avait plus qu’un seul désir : rester ainsi sans bouger, bercée par le mouvement du train. Des images confuses lui traversaient l’esprit ; surtout des souvenirs de sa petite enfance ; et tous lui parlaient de la tendresse infinie et dévouée avec laquelle Mme Douvry l’avait toujours aimée.

— Oh ! maman, murmura-t-elle, tandis que des larmes glissaient encore sous les cils baissés ; oh ! maman, je suis heureuse de pouvoir, à mon tour, faire quelque chose pour vous !

Elle continua de songer ; mais, peu à peu, ses pensées devenaient plus vagues et le sommeil la prit enfin…

Quand elle se réveilla, le soleil montait lentement dans le ciel lumineux, nacré de lueurs dorées et roses. A l’horizon, les nuages disparaissaient vers les montagnes couvertes de neige, chassés par la brise matinale qui agitait les oliviers, balançant leurs feuilles toujours frémissantes. Une clarté intense ruisselait sur la campagne, comme dans une fête de la lumière. Et devant ce réveil des choses où chantait une joie mystérieuse, au cœur de Suzy monta soudain, puissante, la sève de sa jeunesse ; et elle ne se sentit plus peur en regardant vers l’avenir…

IX

Mme Douvry, qui travaillait solitairement dans le salon, laissa tout à coup retomber son ouvrage ; et, ainsi qu’elle l’avait déjà fait bien des fois dans la journée, reprit dans son buvard, la feuille de papier bleuté couverte de la haute écriture de Suzy.

Les lettres, pleines de tendresse, venues de Cannes, n’étaient-elles pas maintenant le seul lien sensible qui la rapprochât de son enfant, partie depuis plus de six semaines déjà !…