Et, de nouveau, sous la lumière douce de la lampe, Mme Douvry se remit à lire.
« Mère chérie,
« Je ne veux pas que demain vous soyez inquiète en ne voyant pas apparaître mon griffonnage dans votre courrier ; et c’est pourquoi je saisis au vol un petit instant de liberté pour venir auprès de vous. Mais lady Graham donne tantôt une garden party et m’a confié, sur ma demande, le soin de surveiller l’arrangement des fleurs dans les salons où les gens sérieux — ceux qui ne jouent pas au tennis ! — iront chercher asile. Aussi suis-je transformée en personne très occupée, car je désire me montrer à la hauteur de ma mission, d’autant que M. de Flers va être aujourd’hui au nombre des hôtes de lady Graham, et j’ai peur de ses yeux d’artiste.
« Avant toute autre chose, que je vous dise, mère, quelle délicieuse surprise cela a été pour moi d’apprendre que M. de Flers vous avait vue la veille de son départ pour Cannes.
« Comme c’est aimable à lui d’avoir pensé à m’apporter de vos nouvelles !
« Je ne le savais pas arrivé ici ; et quand je l’ai vu, il y a trois jours, entrer au Cercle nautique, où nous écoutions un instant le concert, il m’a paru tout à coup retourner de quelques mois en arrière, au temps où j’étais encore au Castel, à Paris, près de vous, maman…
« J’ai usé et abusé de sa complaisance en lui faisant raconter les plus petits détails de sa visite chez vous. Je trouvais si bon de savoir qu’il vous avait parlé, qu’il avait respiré l’air de mon cher home ! En l’écoutant, il me semblait être soudain rapprochée de vous tous !
« Aussi, je l’ai remercié de tout cœur du plaisir qu’il me procurait ; et lorsque, hier soir, il m’a demandé si je lui permettrais de faire, de mon portrait, le sujet de sa prochaine aquarelle, j’ai bien vite accordé mon consentement, avec l’approbation de lady Graham, qui se montre pour moi une charmante amie.
« Toutes deux, nous ne nous quittons guère. Le matin, nous faisons de longues promenades, surtout à cheval, et en nombreuse société, car lady Graham a beaucoup d’amis à Cannes. Et me voici redevenue une intrépide écuyère comme autrefois, en Amérique, quand j’étais petite fille !… Puis, dans l’après-midi et le soir, j’accompagne lady Anne dans le monde, ou bien je l’aide à recevoir chez elle, ce qui ne m’ennuie pas du tout !… Mais cela, maman, je vous l’avoue bas, très bas, parce que vous allez trouver, en m’entendant parler de la sorte, que je ne suis pas une personne raisonnable !…
« Enfin, quand nous sommes seules, nous faisons de la musique ; lady Anne adore Wagner, moi, Schumann, mais n’importe ! nos préférences particulières s’accommodent fort bien de leur rencontre ; ou bien nous lisons, et je suis en train de lier connaissance un peu avec Shelley, Tennyson et même Browning ! Voyez, mère, quelle femme lettrée je vais devenir !…
« Mais toutes les distractions possibles ne peuvent me faire oublier que je suis séparée de vous tous !… Dès que j’ai un instant de solitude, je reprends vos chères lettres et alors, pendant un moment, je crois me retrouver auprès de vous, je revois mon home et je recommence à y vivre…
« Mère chérie, je vous sens toujours tourmentée et triste, bien que vous ne me le disiez pas. Et c’est le plus cruel de mes regrets de n’être pas auprès de vous pour vous distraire un peu, pour vous montrer combien je vous aime ! La seule chose qui puisse me consoler, c’est la pensée qu’en restant ici, je vous suis utile…
« Maman, ma chérie, ne perdez pas courage, je vous en supplie. Distribuez tous mes baisers à père, aux enfants, et gardez pour vous tout ce qu’il y a de meilleure tendresse dans le cœur de
« Votre Suzy. »
Encore une fois, Mme Douvry avait lu jusqu’au bout le message de Suzy ; et sa pensée s’était si bien enfuie auprès de l’enfant, qu’elle tressaillit en entendant ouvrir le porte du salon et annoncer :
— M. Vilbert.
— Ah ! André !… C’est une bonne surprise de vous voir ce soir ! fit-elle avec son sourire d’une douceur triste.
— Je ne vous dérange pas ? madame. Je ne resterai d’ailleurs qu’un moment, dit-il, un peu hésitant sur le seuil du salon. M. Douvry va bien ?
— Oui, merci, il est à un rendez-vous d’affaires et je l’attends !
« Toute seule ! » pensa André avec un ressouvenir des joyeuses soirées de l’hiver précédent, alors que Suzy était là, si rieuse qu’elle semblait emplir de gaieté toute la pièce.
Avant le départ de Suzy, André avait cru qu’il lui serait horriblement pénible de revenir dans le petit salon oriental où elle ne serait plus, de voir le cadre resté le même, elle, disparue.
Mais il s’était bientôt aperçu combien, au contraire, il lui paraissait bon de se retrouver dans le milieu qu’elle aimait. Ainsi, il se sentait un peu rapproché d’elle, il entendait parler de ce qui la concernait. Quelquefois même, Mme Douvry lui lisait quelques fragments des longues missives de la jeune fille, dans lesquels, certains jours, se trouvait un mot de souvenir pour lui !… Un pauvre petit mot bien court, mais André savait se contenter de peu.