Sans cesser de jouer, Suzy tourna un peu la tête vers lui, une question dans le regard.
— Accordez-moi la grâce de vous écouter ici, dans ce petit coin paisible… puisque c’est la dernière soirée ! J’aime infiniment à vous entendre interpréter cette mélodie ! fit-il d’un ton de respectueuse prière.
C’était chez lui une grande séduction que cette manière de toujours s’adresser à une femme comme il eût parlé à une souveraine.
Très beau aussi — d’une beauté élégante et finement régulière — il portait avec une aisance spirituelle ce qualificatif dangereux.
Vraiment, Georges de Flers avait beaucoup reçu pour sa part. Un sens artistique très développé comme en faisaient foi les toiles qu’il signait et dont la réputation était chose acquise, sans que sa grande fortune eût facilité beaucoup cette célébrité ; une imagination volontiers enthousiaste et généreuse — contenue, d’ailleurs, par une raison toujours maîtresse d’elle-même qui jugeait des choses avec un sang-froid fort imprégné de scepticisme ; une intelligence souple et vive, sinon profonde, le rendant capable de s’intéresser à toutes les questions qui restent lettre close pour le vulgaire.
Bien moderne par ses goûts de luxe raffiné, il l’était aussi par son dilettantisme délicat. Toujours curieux d’impressions neuves, il les recherchait avec une nonchalance de blasé, mais les appréciait en artiste quand elles venaient à lui et en subissait le charme, volontairement dédaigneux de l’analyser.
Au demeurant, un homme du monde, dont la supériorité d’esprit s’imposait, très séduisant sans effort et sans banalité.
Et ainsi le jugeait Suzanne — suivant en cela l’opinion générale.
D’un léger signe de consentement, elle avait accueilli sa prière. Elle continua de jouer ; mais de savoir Georges de Flers près d’elle, intéressé à ce qu’elle faisait, une sensation d’allégresse très douce l’enveloppait, dissipant la tristesse éveillée dans son jeune cœur par les froissements de la soirée. Et comme si la musique eût bercé sa confuse rêverie, tant que ses doigts errèrent sur les touches d’ivoire, Suzy se sentit heureuse et ne pensa plus à rien désirer ni regretter.