— Je n’ai pas de préférence marquée… Conduisez-moi du côté de lady Graham… Procurez-moi, s’il est possible, un petit coin solitaire !… J’adore entendre la musique sans être troublée par rien, sans voir ni les artistes, ni le public.
— Vous êtes une vraie wagnérienne, alors ?
— Peut-être bien ! fit-elle avec un haussement d’épaules indifférent.
Le vœu de Suzy était rempli. Son cavalier — hôte assidu de la villa Graham — l’avait placée à l’extrémité du cercle des jeunes filles, dans la profonde embrasure d’une porte, où l’enveloppaient presque les plis d’une portière qui séparait le salon de la petite serre y attenant.
De là, elle écoutait le concert, les paupières baissées, dominée comme toujours par le charme que la musique exerçait sur elle. Elle connaissait la plupart des œuvres qu’interprétaient des artistes dont la vue lui était cachée, selon son désir. Mais elle ne cherchait pas à leur donner un nom… Leur harmonie la berçait ainsi qu’un chant de rêve, remuant dans son cœur les fibres les plus profondes.
Était-ce donc parce qu’elle avait souvent entendu à Paris plusieurs de ces mélodies, que les images de son home lui revenaient avec une intensité étrange, lui donnant la nostalgie de la maison, le désir ardent de se retrouver au milieu de ceux qui lui étaient chers, dont elle était aimée ?…
Elle se prenait, aussi, à penser à André. Et voici qu’elle se rappelait, avec une sorte de remords, combien peu elle avait pris garde à lui, le soir où il était venu chez lady Graham… pour elle seule !… A peine, alors, avait-elle songé à le bien accueillir, lui si dévoué et si bon !…
Elle comprenait soudain qu’elle l’avait fait souffrir, et elle eût voulu lui en dire son regret, savoir guérir la blessure qu’elle lui avait faite.
— Maman, maman, murmura-t-elle, sans remuer ses lèvres closes, pourquoi n’étiez-vous pas près de moi ?… Rien de tout cela ne serait arrivé ! J’ai soif de vous !… Et puis, si vous étiez ici, vous comprendriez peut-être pourquoi il a changé ?…
Des larmes montaient à ses yeux. Alors, pour fuir sa pensée, elle s’efforça de s’intéresser au seul concert, de laisser la musique agir, comme un baume, sur son agitation. La grande cantatrice, Sylvia Scharpi, commençait à chanter, un silence profond se faisait dans l’auditoire. Et, peu à peu, Suzy oublia son tourment. Tout son cœur vibrait avec l’admirable voix de l’artiste. Aussi, quand le violon reprit seul le chant, elle tressaillit, secouée par une impression désagréable, en entendant un murmure de conversation — très discret, d’ailleurs — dans la petite serre dont une portière la séparait.