Elle eût voulu ne plus rien entendre, ni savoir, mais oublier, fermer les yeux, et puis dormir longtemps, longtemps, jusqu’au jour où la vie aurait emporté, loin d’elle, Georges de Flers.
Et pourtant, en dépit de toute sa volonté, elle distinguait encore ses paroles qui lui arrivaient plus vibrantes que les derniers accents de la Scharpi :
— Vous me demandez, de Pruynes, pourquoi je suis revenu à Cannes ?… Parce que, maintenant, je me suis ressaisi, je suis sûr de moi… D’ailleurs, je me tiens en garde contre toute surprise !… Le poème était charmant, mais j’en ai fini la lecture. Et, après tout, peut-être avez-vous raison, et la beauté de miss Tuffton m’a-t-elle aidé à l’achever…
Autour de Suzy, c’était toujours le même cadre aristocratique et souriant ; les grappes de fleurs semées à profusion qui emplissaient l’air d’un parfum pénétrant ; la lumière ruisselant sur les épaules des femmes apparues dans la soie claire des corsages, le fouillis vaporeux des dentelles ; puis, à travers le salon, un battement d’éventails, léger comme un vol d’oiseau.
Dans sa poitrine, le cœur de Suzy battait à se rompre. Mais ses yeux pleins de flamme demeuraient secs. Un souffle d’intense mépris passait sur elle comme un tourbillon, étouffant à jamais l’élan juvénile qui avait jeté vers Georges de Flers son âme fraîche de jeune fille.
Ainsi, il l’avait aimée !… Il ne s’en cachait pas… Mais lui, l’artiste, l’homme du monde chevaleresque, il l’avait aimée jusqu’à la bourse.
S’il eût été pauvre encore, elle lui eût pardonné, elle l’eût excusé de la fuir… Mais non ! Georges de Flers était riche, très riche. Elle avait été le témoin, depuis plusieurs mois, de la façon princière dont il usait de sa fortune. Et, d’ailleurs, il l’avait déclaré sans embarras au comte de Pruynes, s’il ne voulait pas faire sa femme de Suzy, c’était afin de n’avoir à rien sacrifier du luxe raffiné dont il se plaisait à vivre entouré.
Elle l’avait vu généreux, pourtant ! Quand deux mois plus tôt, un coup de vent avait fait périr en mer des pêcheurs du pays, il avait été le premier à offrir pour eux son aumône à lady Graham ; il avait donné aussitôt l’une de ses plus remarquables toiles pour la tombola organisée en leur faveur… Et ce jour-là même — Suzy s’en souvenait avec une amertume poignante — elle s’était sentie plus encore rapprochée de lui, car il semblait partager la pitié qu’elle ressentait pour les malheureux naufragés.
Et c’était le même homme qui venait de prononcer les paroles d’impitoyable égoïsme dont le souvenir la torturait comme une brûlure. Suzy était encore très jeune. Elle ignorait qu’il est une générosité qui fait partie des devoirs de l’homme du monde, dans laquelle le cœur n’a rien à voir. Et cette générosité-là, Georges de Flers la possédait, pleine et entière.
Elle ressentait la même intolérable angoisse que si elle l’eût vu se dégrader devant elle, lui qu’elle avait connu toujours prêt à comprendre et à admirer ce qui était beau !… Quels mensonges disait-il donc alors ?