Et, habituée par son éducation — aussi par la force des circonstances — à tenir la vie pour une aventure sérieuse, Suzy avait toujours considéré, avec un étonnement où il entrait un peu de dédain, cet homme de trente ans, dont le seul plaisir était la règle, et qui dépensait au hasard de son caprice, avec une parfaite insouciance, sa fortune, son temps et son intelligence.

Mais soudain, elle l’avait rencontré au Castel où l’intimité de la vie de campagne les avait rapprochés. Et un beau jour, sans qu’elle sût comment la chose s’était faite, elle avait vu ses préventions évanouies et accepté, sans le moindre regret, d’être l’objet des attentions de Georges de Flers.

Sa petite vanité féminine s’accommodait fort bien des soins dont il l’entourait délicatement. Satisfaite, amusée, elle les accueillait sans y attacher d’importance, les trouvant même, après tout, très naturels, car dans l’idée de Suzy, c’était un principe fondamental que les hommes fussent les dévoués serviteurs des femmes.

Pourtant, voici qu’elle trouvait soudain un indéfinissable plaisir à se rappeler l’attitude empressée du jeune homme auprès d’elle ; à se rappeler surtout la façon dont il lui avait parlé la veille, le soir, dans le salon, quand elle était triste. Seul, il avait compris sa peine secrète ; comme seul, elle le devinait, il regrettait réellement qu’elle s’éloignât.

— Il a été bon, très bon !… Je ne l’oublierai pas ! murmura-t-elle.

Elle avait parlé presque bas. Cependant, le son de sa voix la fit tressaillir, l’arrachant à sa rêverie ; et elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle comme si l’on eût pu l’entendre. Puis, soudain, confuse de ce qu’elle pensait, elle sortit rapidement de sa chambre pour aller en bas, au milieu de tous, attendre l’instant du départ.

Mais ni Germaine, ni Mme de Berly n’étaient encore sorties de leurs appartements, et Suzanne vit seulement Mme Arnay qui, toute à ses préparatifs de réception, promenait à travers les galeries les plis de sa longue robe.

— Ah ! Suzy, te voilà prête !… Si cela ne te dérange pas, mon enfant, je donnerai l’ordre que l’on commence à arranger ta chambre pour Mlle Tuffton… Nous avons si peu de temps !…

— Faites comme il vous sera plus commode, tante, dit Suzy dominant la sensation désagréable éveillée en elle par cette prise de possession très prompte.

Mme Arnay eut un aimable sourire de remerciement et, comme elle pratiquait le système des compensations, elle poursuivit :