Force lui était bien de rester dans l’atelier de Gladys où la retenait la présence de lady Graham, qui se fût étonnée de la voir devenue avide de solitude. Aussi elle éprouvait un véritable soulagement quand Gladys la priait de se mettre au piano — sous prétexte que la musique avait une heureuse influence sur son travail — car alors elle ne voyait plus Georges auprès de la jeune fille, et elle n’était plus obligée de causer afin de paraître toujours la même.
Mais elle avait beau faire, son rire n’avait plus ses sonorités joyeuses, et, quand elle parlait à Georges de Flers, sa voix cristalline prenait, malgré elle, des notes dures et froides, comme son regard exprimait un âpre dédain quand il s’arrêtait sur le jeune homme.
Parce qu’elle l’avait placé très haut dans son estime, il lui paraissait étrangement cruel de le connaître tel qu’il était, surtout d’avoir à le juger. Pour elle, maintenant, il était devenu plus qu’un étranger.
Fièrement, elle gardait le secret de sa suprême désillusion. Mais l’amertume de son rêve brisé lui était lourde à supporter ; et son âme demeurait meurtrie, frissonnante, agitée d’une indignation, d’une colère sourdes contre les cruelles lois de la sagesse mondaine que Georges respectait si volontiers. Son candide élan vers lui s’était brisé net, comme tombe un oiseau que l’éclair a foudroyé ; et il n’en était resté que des cendres mortes, dispersées, aujourd’hui, par son mépris.
Chose étrange, la seule chose qui la soutînt dans cet ébranlement de sa jeune vie, c’était le souvenir d’André. Elle le revoyait non plus tel qu’à Paris, timide et gauche, mais ainsi qu’il lui était apparu chez lady Graham, avec son aisance de manières, son esprit profond, sa parole chaude et intelligente qui avaient frappé Georges de Flers, lui-même.
A ses heures de découragement ou de révolte, instinctivement, c’était tout de suite à lui qu’elle songeait quand le besoin ardent l’emportait de se rattacher à la pensée d’un être loyal, qu’elle pût estimer, qui fût incapable de tromper…
Et André était ainsi. Elle le comprenait bien, maintenant que Georges ne se plaçait plus entre eux ; comme aussi elle comprenait qu’il l’avait aimée, plus que jamais elle ne pourrait l’être sans doute. Jadis, en dépit des paroles d’André, elle avait cru qu’il agissait surtout par bonté, par reconnaissance pour l’affection que lui témoignaient les Douvry, en venant à elle, quand il la voyait accablée par le chagrin… Mais, à cette heure, elle sentait quelle tendresse cachait sa froideur apparente… Et son cœur juvénile, si rudement blessé, cherchait, d’instinct, un baume dans la pensée que lui, du moins, l’avait aimée pauvre, sans aucune espérance de brillant avenir ; l’avait aimée pour elle-même, dans le généreux désir de lui faire la vie très douce, prenant pour lui la lourde tâche…
Et c’était un tel homme qu’elle avait stupidement dédaigné !
Alors un regret aigu lui déchirait le cœur à l’idée que, pour lui, elle avait été seulement une cause de déception et de chagrin ; et, dans son inflexible droiture, elle trouvait juste de souffrir à son tour, puisqu’elle l’avait fait souffrir.
Sa brutale et soudaine désillusion semblait l’avoir mûrie tout à coup, mettant en son âme, une profondeur, une gravité, une clairvoyance nouvelles. Un obscur travail se faisait en elle. Ainsi, au printemps, après les tempêtes de l’hiver, germe, pour s’épanouir, la semence longtemps endormie.