Elle disait cela avec son joli accent malicieux, en revenant vers le perron où se montraient Mme de Berly et Germaine en tenue de promenade, tandis que la voiture approchait.
Georges s’inclina un peu vers elle et, souriant, de son grand air de respect chevaleresque :
— Mademoiselle Suzanne, dit-il, même les personnes d’expérience peuvent se tromper, faites-moi, je vous en prie, cette grâce de le croire… Au moment des adieux, aucune grâce ne se refuse !… Et veuillez être certaine que tous ici — moi le premier ! — nous sentirons très souvent votre absence… Accordez-vous un peu de confiance à mes paroles ?
— Oui ! répondit-elle toute rose. Et elle atteignit les dernières marches du perron où la société du Castel était rassemblée.
Alors ce fut l’agitation du départ, l’adieu aimable et banal de Mme Arnay. Puis, le trajet vers la gare parcouru sur la route bordée de peupliers, puis les serrements de mains vite échangés, avec des paroles rapides, à la vue du train qui s’avançait en grondant vers la petite station, enfouie dans la verdure de ses bois ; enfin un dernier regard de Suzy vers ceux qui restaient, au moment où la machine s’ébranlait sous un panache de fumée floconneuse… Ce fut Georges qu’elle vit le dernier…
— Ma chère, je te demanderai la permission de revoir quelques notes, fit M. Arnay, aussitôt qu’il fut installé dans le wagon avec la jeune fille. Si tu as un livre, ne te gêne aucunement pour en user, je te prie.
Mais Suzy ne désirait pas lire. Après avoir bien vite assuré son oncle qu’il pouvait sans scrupule examiner toutes les notes possibles, elle demeura immobile, bercée par le mouvement régulier du train, la tête un peu renversée sur le drap du wagon, regardant fuir la campagne.
Le soleil avait disparu sous un léger brouillard. Le bleu du ciel se fondait en des teintes gris de perle, très douces ; et d’un œil distrait, Suzy considérait les larges plaines soudain coupées par les bois dont la verdure s’ombrait de tons pourpre, jaune d’or, couleur de rouille.
A mesure qu’elle s’éloignait du Castel, les impressions qu’elle en emportait perdaient de leur intensité, prenaient peu à peu le vague du souvenir, et la pensée du home où elle était désirée, l’image de sa mère emplissaient tout son esprit…
C’est que pour sa mère, Suzy n’éprouvait pas seulement la tendresse spontanée de l’enfant, mais aussi un étrange sentiment d’estime, d’admiration même à la voir toujours vaillante en dépit des amertumes supportées, de l’avenir incertain.