Mme Douvry n’était pas de celles qui se reprennent après s’être données. Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, elle avait été la femme invinciblement dévouée de celui qu’elle avait choisi quand elle était une toute jeune fille, ayant dans le bonheur une aveugle foi. Et leur mutuelle affection avait été si profonde, que ni soucis, ni déceptions, ni chagrins n’avaient pu désunir leurs âmes confondues.

Il avait été un chercheur, aimant les entreprises aventureuses où l’entraînait son esprit curieux. Sa position d’ingénieur le lui permettant, il avait recherché de préférence les missions lointaines et difficiles à l’étranger. Elle l’avait suivi partout, l’entourant sans cesse de sa tendresse, cherchant à l’arrêter — inutilement d’ailleurs — quand elle le voyait séduit par une de ces affaires hasardeuses où, trop désintéressé, trop confiant, inhabile aux spéculations, il avait trouvé la ruine…

Puis quand ils étaient revenus en France, à la suite d’un désastre financier à New-York, où s’en étaient allés les débris d’une fortune jadis considérable, c’est elle encore qui, le voyant épuisé, malade, découragé, avait su, une fois de plus, relever son énergie. Par sa douce influence aussi, elle l’avait empêché de refuser, dans une première révolte de sa fierté, la modeste position que son beau-frère, M. Arnay, le pressait d’accepter, avec cette insistance protectrice de ceux qui ont toujours réussi.

De toutes leurs joies, de leurs rêves, de leurs espoirs, l’amour seul avait survécu. Mais chez Mme Douvry, il avait pris quelque chose d’involontairement maternel, comme si elle eût senti que pour son mari, elle était la force sereine où il allait retremper son âme irritée et malade.

Avec une infinie délicatesse, elle s’efforçait d’écarter de lui tous les froissements, de calmer les susceptibilités de son orgueil sensible à la plus légère blessure, d’adoucir la souffrance nerveuse qu’il éprouvait en s’astreignant à un travail de bureau, régulier et mécanique, lui qui avait si passionnément aimé les grands horizons.

Et ainsi, dans une atmosphère de douceur et de paix, les enfants avaient grandi, entourés d’amour maternel, à tel point que jamais ils ne s’étaient heurtés à aucune des rudesses de la vie.

Mais, par une singulière intuition, Suzy, qui n’était encore qu’une joyeuse petite fille ne connaissant pas le chagrin, devinait dans le sourire mélancolique de sa mère l’indicible tristesse, la lassitude des espoirs trompés, un profond détachement d’elle-même, de toute joie personnelle… Et une angoisse poignante saisissait son cœur, quand elle pensait que rien au monde ne pourrait rendre à Mme Douvry les illusions perdues, ne pourrait empêcher que sa vie n’eût été faite surtout d’épreuves.

Quand cette idée lui venait, réveillée en elle par un mot, un regard de Mme Douvry, jamais elle n’en disait rien ; mais alors elle se penchait vers sa mère, et dans un baiser, d’un petit ton d’enfant, elle murmurait bien bas : « Comme je vous aime ! maman, ma chérie… » ; ayant l’instinct que sa tendresse était un baume pour l’âme meurtrie de la pauvre femme.

— … Suzanne, ma chère, le temps ne te paraît pas trop long ? Je suis désolé, mon enfant, d’être pour toi un compagnon de voyage aussi peu agréable ! D’ailleurs, nous approchons.

Suzy avait tressailli aux paroles de M. Arnay, tant sa pensée était loin du wagon qui l’emportait.