Et Suzy disait vrai… Sa jeune âme s’épanouissait dans la joie du retour. Elle ne regrettait plus le Castel. L’image même de Georges de Flers devenait, en ce moment, pour elle, incertaine et fuyante !…
Avec un plaisir d’enfant, elle revoyait son home, sa petite chambre, le salon où, le soir, de si bonnes heures s’écoulaient quand tous s’y trouvaient réunis. Elle y contemplait, les yeux ravis, l’aspect harmonieux des tentures, jadis rapportées de Stamboul, sur lesquelles se détachait, çà et là, le feuillage effilé d’un palmier dans une jardinière de bronze ; le piano à queue sous sa couverture drapée ; les bibelots et les livres disséminés sur les tables…
Sur un petit chevalet, elle aperçut soudain une toile qu’elle ne connaissait pas ; une mélancolique tête de femme, d’une étrange intensité d’expression.
— Maman, qu’est-ce que cela ?… Ce visage me fait tout de suite songer à la Melancholia, de Dürer, que j’aime tant !… Qui a peint cette toile ?
— Chérie, n’as-tu pas dit bien souvent devant André Vilbert que tu désirais posséder une œuvre du genre de cette Melancholia ?… Il t’a entendue et…
— Cher vieil André, que c’est aimable à lui !… Savez-vous, mère, que je suis fière qu’il ait employé pour moi les rares instants de liberté que lui laissent ses travaux d’architecture !
Une des jumelles intervint gravement :
— Suzy, pourquoi dis-tu « vieil André »…? M. Vilbert n’est pas vieux du tout… Il a déclaré l’autre jour à papa qu’il avait vingt-sept ans, et papa a répondu : « Que vous êtes heureux d’être jeune ! »
Suzy se mit à rire :
— C’est vrai ! Je me trompe, en effet… Mais M. Vilbert est si raisonnable, si sérieux, si grave, que la confusion est permise. Oh ! maman, l’avez-vous bien remercié pour moi ?