— Oui, Suzy, mais tu pourras le remercier toi-même, car je pense qu’il viendra ce soir nous faire sa visite de chaque semaine… Si toutefois sa timidité ne s’effarouche pas de l’idée que tu pourras louer son œuvre !…

— J’espère que non… Pourtant, mère, — c’est très mal ! je ne serais pas autrement fâchée de lui produire, pour une fois, l’effet d’un épouvantail, afin que rien ce soir ne vous enlève à moi !… Quand André Vilbert est là, vous êtes occupée à le faire causer et je ne puis plus vous avoir !…

En effet, Mme Douvry accueillait toujours affectueusement André Vilbert parce qu’elle avait, en même temps, de l’estime pour sa nature intelligente et sérieuse, presque austère, et de la compassion pour la vie solitaire qu’il menait à Paris où il ne possédait aucune famille.

Autrefois, M. Douvry avait beaucoup connu le père d’André qui était un homme très savant et très modeste. Puis son existence aventureuse l’avait entraîné au loin ; et c’était le hasard seul d’une rencontre qui l’avait mis en présence du fils de son ancien ami, cinq ans plus tôt, à son retour d’Amérique.

Le jeune homme étudiait alors l’architecture aux Beaux-Arts. Il eût passionnément souhaité de s’adonner tout entier à la peinture. Mais sa mère restait veuve, avec une très petite fortune. Craintive par nature, ébranlée par la mort de son mari, elle s’était épouvantée de voir André entreprendre une carrière qui n’en était pas une à ses yeux, mais seulement un passe-temps d’homme riche, dont M. Vilbert, d’ailleurs, s’était toujours efforcé de détourner le jeune homme. Et André, devant l’inquiétude de sa mère, avait cédé, parce qu’il lui avait semblé être de son devoir de le faire…

Il n’en avait pas moins poursuivi ses chères études. Dans l’architecture, le côté artistique ; et ses travaux avaient été si remarquables, qu’à peine sorti de l’école des Beaux-Arts, il avait trouvé place chez l’un des premiers architectes de Paris, qui était en même temps un archéologue de haute réputation.

Et depuis cinq années, André venait chercher l’illusion d’une famille auprès des Douvry ; toujours discret, silencieux par goût et par timidité, considéré par tous les enfants, à commencer par Suzy, comme une sorte de frère aîné, très bon, mais un peu froid, d’une excessive réserve.

Mme Douvry avait porté un jugement téméraire en supposant que la bravoure d’André faiblirait devant la perspective des remerciements de Suzy. Comme les derniers coups de neuf heures tintaient, le jeune homme fit son apparition dans le salon.

— Bonjour, André !… Bonjour, monsieur Vilbert !…

Les exclamations s’entre-croisaient tandis qu’il saluait successivement les hôtes de la pièce. Ce fut devant Suzy qu’il s’arrêta en dernier.