— Il y a si longtemps que je ne vous ai entendue !

Tout de suite, Suzy se leva de la place qu’elle occupait près de sa mère et alla s’asseoir au piano. Puis, malicieusement amicale :

— Monsieur Vilbert, dit-elle, les désirs des artistes sont des ordres pour les humbles mortelles !… Me voici prête à vous exécuter tout ce que vous me demanderez…

André l’avait suivie. Adossé à la cheminée, il l’écoutait immobile, sa haute taille se découpant sur la lumière de la lampe. Toute son âme s’élançait vers cette enfant qui jouait sur sa prière, et dont il aurait voulu prendre, pour les retenir à jamais dans les siennes, les deux petites mains fines.

Mais jamais il n’eût osé avouer quelle folle demande lui montait aux lèvres maintenant, quand elle était près de lui. Il sentait bien qu’aux yeux de Suzy, il était tout juste un ami, rien de plus.

Et il devinait vrai.

En cette minute, elle avait même oublié sa présence. Dans un brusque retour en arrière, sa pensée l’avait ramenée au Castel. La veille encore elle jouait aussi, et quelqu’un l’écoutait solitairement. Mais ce quelqu’un-là n’avait pas la stature un peu massive, la gaucherie d’allures d’André Vilbert… Ce quelqu’un-là possédait, au contraire, une élégance hautaine et séduisante, il témoignait à la petite Suzy une courtoisie respectueuse, il savait bien comment lui parler !…

Et c’est pourquoi, tout en jouant les mélodies de Schumann qu’il aimait, elle prenait plaisir à se souvenir de lui, et eût été contente de le revoir, comme là-bas, au Castel, attentif près d’elle…

III

Suzy était trop aimante pour ne pas éprouver une grande jouissance à se retrouver au milieu de ceux qui lui étaient plus chers que tout au monde ; et elle avait été franchement, sincèrement heureuse de les revoir tous.