Était-il possible qu’il fallût de nouveau retomber dans toutes les incertitudes d’avenir dont elle connaissait tant l’amertume ?… Si encore elle avait été seule à les supporter !… Mais non, il y avait les enfants : Suzy, devenue une jeune fille ; les deux petites, puis les garçons dont l’éducation était bien loin d’être terminée…

Et tout à coup, les cinq années écoulées depuis le retour de New-York apparurent à Mme Douvry comme un repos béni dont le terme était venu.

— Robert, n’y a-t-il aucun espoir ? La décision du conseil est-elle irrévocable ? Ne pourrait-on…

Il l’interrompit avec une sorte de violence douloureuse :

— Croyez-vous donc, Jeanne, que je vais aller me répandre en doléances et en prières ?… Les faits sont des faits… Et il n’y a pas à revenir en arrière !…

Il s’arrêta une seconde, puis reprit, la parole mordante :

— Oh ! cette décision du conseil m’a été annoncée dans toutes les formes, avec des ménagements fort… aimables ! L’administrateur en chef m’a déclaré lui-même, très gracieux, qu’il avait infiniment de regret… la nécessité seule… que sais-je ? moi… Des mots, des phrases creuses qui n’empêchent que cette position perdue m’était nécessaire pour faire vivre mes enfants, puisque j’ai stupidement gaspillé leur fortune, la vôtre, Jeanne, dans des entreprises, presque toujours des duperies !

Mme Douvry tressaillit, comme meurtrie par l’âpreté des paroles de son mari.

— Mon pauvre ami ! dit-elle doucement, de cette voix qui avait tant de fois soutenu Robert Douvry au milieu de ses difficultés. Mon pauvre ami, vous n’auriez pas dû me cacher vos inquiétudes ! Elles vous ont été plus lourdes encore à porter seul… A deux, nous aurions été plus forts !

Il l’enveloppa d’un regard de suprême affection. Il la trouvait toujours la même, voulant sa part de tous les soucis. Vraiment, jamais elle ne lui avait été plus chère, même autrefois dans l’ivresse de leur jeune bonheur, que dans cette maturité de leur vie, où il l’aimait pour son âme, faite de dévouement.