— O ma chère et courageuse femme, dit-il presque bas… C’est une bénédiction qu’une compagne telle que vous !… Si je ne vous ai rien dit, Jeanne, c’est que je souhaitais vous conserver le plus longtemps possible votre pauvre sécurité, si difficilement acquise !…
Elle reprit avec le désir irraisonné de s’attacher à un espoir :
— Maurice Arnay vous viendra en aide… Il a tant de relations !…
— Oui, puis il aime tant à protéger, n’est-ce pas ?… autant qu’à conseiller ! Et ce n’est pas peu dire ! interrompit M. Douvry, dont l’irritation amère, un instant calmée, se réveillait au nom de son beau-frère. Oh ! il n’oublie jamais un service rendu… par lui ! Dieu ! combien de fois m’a-t-il rappelé que je devais, à sa recommandation, ce poste d’inspecteur… Ah ! si la nécessité brutale n’était pas là, j’aimerais mieux, je crois, passer ma vie à fendre des pierres, sur le bord d’une route, que de lui devoir la moindre chose !
De sa voix triste, elle dit :
— Robert, nous ne devons pas songer à nous, mais aux enfants !
— C’est parce que je pense à eux, à vous, Jeanne, que je suis prêt à lutter encore, car si j’étais seul…
— Robert !…
Il n’entendit pas ce cri d’angoisse. Il poursuivait :
— Quand je songe qu’il va me falloir reprendre la série des démarches, des sollicitations incessantes, — et inutiles, pour l’ordinaire ! — quand je regarde derrière moi et y vois mon temps et mon intelligence dépensés sans résultats ; quand, arrivé à cinquante ans, j’ai toute ma tâche à refaire… alors l’écœurement d’une vie manquée me saisit !… Et il faut me pardonner, Jeanne, si mon courage défaille un peu !…