— Je comprends ! dit-elle tout bas, d’un accent brisé.

Un silence tomba entre eux.

Dans la pièce, l’ombre devenait plus profonde, noyant tous les objets dans une même teinte grise, infiniment triste. Seul, sur le bleu obscurci des tentures, se détachait le cadre d’or d’une vierge byzantine, rapportée jadis de Russie, où, par instants, les flammes du foyer allumaient des éclairs. D’un appartement voisin, montaient les accents assourdis d’un adagio que Suzy jouait souvent.

Cette harmonie lointaine obsédait Mme Douvry ; et sa pensée s’énervait, machinale, à reconnaître le ton de cet adagio. Un moment, une fausse note la fit tressaillir.

— Ce n’est pas cela, murmura-t-elle avec impatience, comme si elle n’eût pas eu d’autre préoccupation dans l’esprit.

C’est qu’une grande fatigue l’avait saisie, ne lui permettant plus de réfléchir, comme si le poids des années de tourments déjà supportées eût soudain accablé son âme, jusqu’alors si forte…

Pour la première fois, son énergie faiblissait devant cette lutte incessante contre la mauvaise fortune. Et elle demeurait immobile et brisée, ne sachant plus que dire à son mari.

Lui continuait d’arpenter la chambre d’un pas fiévreux, le cœur empli par une irritation maladive ; aigri, révolté.

— Vous souvenez-vous encore, Jeanne, reprit-il brusquement, de ce jour, au Caucase, où j’ai failli être tué ?…

Elle releva la tête et le regarda, tandis qu’il poursuivait du même ton, bas et âpre :