— Certes nous avons été heureux, alors, de sentir que nous étions rendus l’un à l’autre… Folie !… Folie !… Si j’avais péri dans cet accident, vous n’auriez pas aujourd’hui toutes ces préoccupations d’avenir !… Aux veuves des ingénieurs morts en service, on fait des pensions !…

— Robert, taisez-vous… Cela me fait mal de vous entendre parler ainsi ! dit-elle faiblement… Je supporterai tout, mais tant que nous serons ensemble !…

Dans la nuit toujours croissante de la pièce, il distinguait seulement la forme mince de Mme Douvry et la tache blanche de ses mains tombés sur les genoux dans un geste d’infinie lassitude.

— Si vous saviez, Jeanne, que, pour moi, la pire des souffrances, c’est encore de songer à l’existence que je vous ai donnée !… Ah ! vous devez trouver que j’ai étrangement rempli les promesses de bonheur faites autrefois !… Et penser qu’aujourd’hui, je ne puis même pas assurer la paix de votre pauvre vie !…

Tant d’angoisse vibrait dans ces paroles, que Mme Douvry tressaillit ; et, parce qu’il avait besoin de son courage, elle redevint vaillante.

Elle se leva et alla s’asseoir près de lui, l’enveloppant de son beau regard aimant qu’il ne voyait pas dans l’ombre de la pièce, mais dont il sentait la douceur rayonnante.

Et elle se mit à lui parler avec tout son cœur de femme dévouée et tendre, oublieuse de son propre tourment, cherchant dans sa pensée, pour les lui dire, les paroles d’espoir auxquelles elle ne croyait plus. Mais lui, comme tant de fois déjà, retrouvait son énergie au contact de cette affection qui était sa suprême force…

Quand Mme Douvry rentra un peu plus tard dans le salon, Suzy lui jeta un regard anxieux, car elle devinait que quelque chose se passait. Mais le visage de Mme Douvry restait impénétrable ; à peine, autour des lèvres, avait-elle ce pli douloureux que Suzy redoutait toujours d’y voir naître… André Vilbert étant venu le soir, elle s’intéressa comme d’ordinaire à ses travaux, si bien que les craintes de Suzy se dissipèrent un moment. Mais après le départ d’André, son inquiétude la reprit.

Elle était maintenant seule dans le salon. Son père s’était retiré dans son cabinet ; les garçons dormaient déjà ; et, dans la pièce voisine, Suzy entendait la voix de sa mère qui faisait dire aux jumelles leur prière du soir.

Sans qu’elle sût pourquoi, l’accent de cette voix lui donnait envie de pleurer. Et elle restait là, n’ayant pas le courage de s’occuper. Avec une sorte d’angoisse, elle attendait que sa mère rentrât, souhaitant et redoutant d’apprendre la vérité…