Naïvement, la fillette avait cru qu’utiliser son talent était chose fort simple, les élèves devant exister aussi nombreuses que les brins d’herbe d’une prairie. Elle avait recueilli avec une confiance absolue toutes les promesses aimables — sinon sincères — qui lui étaient faites par beaucoup, de songer à elle en tant que professeur… — Suzy professeur !… Ce titre grave semblait étrange appliqué à sa petite personne rieuse.
Aussi s’étonnait-elle de voir sa mère toujours inquiète et doutant de la réalisation desdites promesses. Aussi entendit-elle, avec surprise, une vieille amie de Mme Douvry qui occupait sa vie solitaire à aider les déshérités, dire combien souvent elle voyait venir à elle de pauvres filles à bout de ressources, après avoir attendu, en vain, une position d’institutrice ou quelques leçons, même bien modestes.
Les paroles de la vieille Mme de Guernes rendirent Suzy toute songeuse. Alors, il était difficile ainsi d’obtenir sa part de travail dans le monde ?… Jamais encore elle ne l’avait soupçonné, et cette découverte l’effrayait.
Puis, voici que sa mère était souffrante, épuisée par l’effort qu’elle faisait pour cacher son tourment à M. Douvry, pour ne pas attrister les jeunes vies qui s’épanouissaient à ses côtés. Et l’optimisme de Suzy commençait à s’ébranler sérieusement quand, un matin, le courrier apporta un billet de Mme de Guernes.
« Chère amie, écrivait la vieille dame à Mme Douvry, une jeune femme dont je connais beaucoup la famille, Mme de Vricourt, cherche, en ce moment, un professeur de musique pour ses deux petites filles, et j’ai pensé aussitôt à votre Suzy. Mme de Vricourt est, pour quelques jours, à la campagne ; mais, dès le début de la semaine prochaine, que Suzy se rende chez elle de ma part, et je serai bien heureuse si, de cette entrevue, peut résulter un arrangement favorable à votre chère fille. Tous mes vœux, bien bonne amie, pour le succès de notre tentative que je désire, autant que vous, voir réussir. »
Suzy eut une exclamation de joie à la lecture de ces quelques lignes ; toutes les craintes qui l’avaient obsédée s’évanouirent, et l’espoir, très vivace en elle, se réveilla, si ardent et si communicatif, que la pauvre Mme Douvry en subit même l’influence ; son inquiétude en fut un peu allégée.
Le jour même où était arrivé ce bienheureux billet, Mme Arnay, de passage à Paris, vint, dans l’intervalle de deux courses, voir sa sœur qu’elle savait souffrante.
Elle arriva, selon son ordinaire, affairée, distraite, prodigue d’amabilités banales, emplissant le salon de son élégante personnalité et du parfum pénétrant dont elle aimait à se sentir enveloppée.
— Jeanne, ma chère, je suis désolée de te savoir fatiguée. Mais en cette saison de brouillards, les malaises sont inévitables… Moi-même je n’en puis plus !… J’ai eu tellement à faire pour le choix de nos toilettes d’automne, à Germaine et à moi !… Nous étions dans une vraie pénurie… Puis, je commence à être épuisée de la succession des visiteurs au Castel… Ah ! ma chère, que je t’envie de n’avoir pas à te préoccuper de recevoir convenablement tes hôtes, de les distraire, etc., etc.
— Je t’assure, Charlotte, que j’ai d’autres soucis qui ont bien leur importance, fit simplement Mme Douvry, une imperceptible amertume dans la voix.