— Mais certes oui ! fit Mme Arnay qui, un instant déroutée, repartit de plus belle, car son idée lui semblait merveilleuse — comme toutes ses idées, d’ailleurs ! — Certes oui !… Tu veux la garder à Paris !… Qu’arrivera-t-il ?… Elle cherchera des leçons ! Si elle en trouve, il lui faudra sortir par tous les temps, même les plus mauvais ; aller dans des maisons étrangères où tu ne pourras la suivre, gaspiller son talent auprès d’élèves qui la fatigueront… Si elle n’en trouve pas…
Brusquement, Mme Arnay s’arrêta, retenue par l’instinct que les paroles, d’une franchise un peu brutale, prêtes à sortir de ses lèvres, blesseraient sa sœur qui l’écoutait, sans un mot, le visage grave.
— Si elle n’en trouve pas, ce sera un autre souci pour toi ! finit-elle avec son aisance habituelle. Je te répète que lady Graham est une femme délicieuse… Je l’ai beaucoup vue cet été à Deauville… Ses réceptions étaient de vraies merveilles !… Elle accueillera Suzy en amie !… Ta fille trouvera à ses côtés une existence luxueuse, gaie, qui lui sera profitable à tous les points de vue — pécuniaire et autres ! — Lady Graham reçoit beaucoup de monde !… Eh ! mon Dieu, que sait-on ?… Peut-être Suzy te reviendra-t-elle avec la perspective d’un fiancé…
Sur cette conclusion, Mme Arnay se sourit à elle-même, satisfaite de son éloquence et de l’avenir qu’elle entrevoyait ; mais surprise en même temps, de voir que la mère de Suzy ne paraissait pas partager son enthousiasme et demeurait silencieuse.
Le cœur de Mme Douvry se déchirait à l’idée d’une séparation avec l’enfant aimée !
Elle aurait, à Cannes, une vie facile et large et serait à l’abri des tracas incessants amenés par l’heure difficile que traversait son père. Mme Douvry ne pouvait se le dissimuler, les charges de leur budget restreint devenaient très lourdes dès que son mari n’en soutenait plus le poids… Et quand les démarches tentées par lui aboutiraient-elles ?
Oh ! la fortune d’autrefois, comme elle était loin !… Pour la première fois, Mme Douvry la regrettait de toute son âme…
Mme Arnay considérait sa sœur, n’osant l’interroger, un peu embarrassée devant le silence de la pauvre femme, devant l’expression souffrante de son visage.
— Eh bien, Jeanne ? dit-elle enfin, incapable d’attendre plus longtemps.
Mme Douvry tressaillit, arrachée à sa rêverie douloureuse.