— Devant le refus de Suzy, je n’insiste pas, Jeanne. Mais permets-moi de te dire qu’il est des circonstances dans la vie où les questions de sentiment doivent passer au second plan… Et il me semble que c’était le cas cette fois !… Sans doute, je me trompais !

Ce fut sur cette conclusion, fort désagréable à son impeccabilité, que Mme Arnay quitte sa sœur, laissant Suzy bouleversée par l’anxiété de reconnaître quel était son devoir.

— Maman, interrogea-t-elle avec angoisse quand elle fut seule avec sa mère, est-ce que vous pensez réellement que j’aurais dû accepter la proposition de ma tante ?

— Ma pauvre petite fille, peut-être eût-ce été sage de le faire ?… Enfin, attendons !… J’espère que la recommandation de Mme de Guernes aura quelque résultat !… Je le voudrais bien !

C’était aussi l’ardent désir de Suzy qu’il en arrivât ainsi !…

V

Pour la première fois de sa vie, Suzy allait sortir seule. Aussi, sur le seuil de la grand’porte, elle s’arrêta une seconde, regardant autour d’elle. Un léger frémissement, fait d’un vague plaisir et d’un peu d’anxiété, lui mettait aux joues une lueur rose plus vive.

Puis, l’idée que, dans quelques instants, elle pénétrerait pour la première fois dans une maison étrangère afin d’y demander des leçons, froissait sourdement sa fierté de jeune fille jusqu’alors indépendante. Elle avait peur aussi de rencontrer quelqu’une des amies de Germaine qu’elle trouvait aux jeudis de Mme Arnay, et qui s’étonnerait de la voir seule… Mais comme elle était, au fond, une petite personne très résolue, son hésitation fut courte ; et, redevenue brave, elle abandonna l’abri tutélaire du vestibule et s’engagea dans la rue de Prony, où de rares passants s’agitaient dans un léger brouillard.

D’ailleurs, c’était elle qui avait insisté pour que sa mère, toujours souffrante, ne s’exposât pas à l’humidité de ce temps de brume pénétrante.

Soutenue par sa tendresse inquiète, elle avait courageusement entamé la lutte pour obtenir la permission de se rendre seule chez Mme de Vricourt, bien qu’en réalité, elle s’effrayât un peu à la pensée de posséder une liberté aussi absolue.