Mais, après tout, de la rue de Prony à l’avenue du Bois, la course n’était pas bien longue !

Et caressante, avec un ton sérieux et posé que sa mère ne lui connaissait pas, elle avait insisté, revenant sans cesse sur cette idée que si, durant l’hiver, elle devait donner des leçons, il lui fallait bien s’habituer à circuler sans être accompagnée.

Peu à peu, Mme Douvry s’était prise à penser que Suzy avait peut-être raison dans sa candide sagesse ; et enfin, les yeux fixés avec une infinie tendresse sur le visage de Suzy, elle lui avait dit :

— Tu vas avoir la vie sérieuse d’une femme. Il faut t’habituer à te conduire comme une femme. Tu peux aller, mon enfant.

Alors Suzy était partie, rendue vaillante par un baiser de Mme Douvry, baiser qui ressemblait à une bénédiction.

C’était une sensation toute neuve pour elle de se sentir ainsi livrée à elle-même. Il lui semblait bizarre de n’avoir aucun visage connu à ses côtés, de ne pouvoir échanger ses impressions avec personne, d’être contrainte de marcher silencieuse de la sorte.

Aussi s’en allait-elle très grave, assez intimidée en réalité, sans regarder les passants, les yeux obstinément fixés sur l’asphalte du trottoir ou les lointains de la rue, poursuivie par l’idée que tout le monde devait remarquer son secret embarras.

Un instant, comme elle passait devant une glace, elle y jeta un coup d’œil furtif, avec le désir de se rendre compte de l’apparence qu’elle avait. Et elle aperçut alors une jeune femme — qui était elle — svelte en son costume de drap sombre et qui s’avançait la mine sérieuse, le visage d’une fraîcheur rayonnante sous le tulle de la voilette.

— Si maman me voyait, elle serait contente de moi ! Je parais très respectable ! pensa-t-elle, continuant sa route du même air posé, son pas souple glissant sur le pavé.

Un petit sourire bien discret courut rapide sur ses lèvres, et dans le secret de sa pensée, elle poursuivit :