Pendant un moment, elle oublia les soucis, qui, depuis quelques semaines, attristaient son cœur. Elle oublia cette leçon qu’elle allait demander, peut-être inutilement.

Elle traversa le parc Monceau sans s’apercevoir que les arbres se dénudaient, que les feuilles couvraient le sol où, sous ses pas, elles s’écrasaient avec un bruit sec de chose qui se brise. L’une d’elles, détachée d’un rameau, vint frôler son bras, et, dans un élan enfantin, elle l’arrêta au passage et l’enfouit dans son petit carnet. Il lui revenait le souvenir de la superstition qui veut qu’une feuille porte bonheur, ainsi prise au vol, lorsqu’elle se détache jaunissante.

Un besoin d’être heureuse, d’avoir foi en l’avenir emplissait l’âme de Suzy. Comme si une bouffée d’espoir eût passé sur elle, il lui paraissait certain maintenant que les mauvais jours ne dureraient pas, ne pouvaient pas durer ! Elle allait avoir des leçons nombreuses ; son père trouverait un poste avantageux ; Mme Douvry n’aurait plus d’inquiétudes, et alors…

Suzy ne précisait pas ce qui arriverait alors ; mais certainement ce serait quelque chose d’agréable, — surtout pour elle-même, — qui, à l’avance, lui mettait dans l’esprit les images vagues et souriantes d’un avenir où, peut-être, elle ne serait plus seule…

Elle était si bien absorbée par la douceur de sa songerie, qu’elle demeura tout à coup surprise de se voir arrivée devant la maison de l’avenue du Bois où elle se rendait.

Ramenée soudain à la réalité de l’heure présente, voici qu’elle était prise d’une appréhension irraisonnée à la pensée de l’entrevue qu’elle allait avoir.

Elle ne savait pas du tout comment les choses se passent dans ces sortes de visites. Il lui venait une peur instinctive qu’on lui dît des choses désagréables. Lesquelles ?… Elle ne le prévoyait pas !… Mais elle se souvenait d’histoires lues jadis quand elle était petite fille, où il était question de pauvres institutrices reçues avec dédain. Et très fière, habituée à rencontrer partout bon accueil, elle frémissait à l’idée qu’une mauvaise réception pût l’attendre…

Une première fois, elle passa devant la porte, n’osant pas entrer. Puis, honteuse de ses hésitations, elle revint, et vite, pour s’ôter la possibilité de réfléchir, elle demanda au majestueux concierge :

— Mme de Vricourt ?

— Madame n’est pas encore sortie. Au premier.