Une expression d’embarras passa sur le visage de Mme de Vricourt. Mais elle se remit très vite et répondit :

— Je m’en rapporte absolument à vous, mademoiselle.

— Alors, voici une page qui m’est tout à fait inconnue.

Suzy s’assit au piano ; et, dès que ses doigts eurent effleuré l’instrument, toute l’agitation douloureuse qui la bouleversait disparut devant l’intensité de jouissance que la musique éveillait en elle.

Elle ne connaissait pas la page placée sous ses yeux. Mais une merveilleuse intuition la guidait. Sous ses doigts, les accords tombaient avec des sonorités d’orgue, interrompant, par leurs notes graves, l’harmonie plaintive et tourmentée du chant.

Elle jouait, soudain oublieuse du milieu où elle se trouvait, sans s’apercevoir même qu’auprès d’elle, se tenait une jeune femme qui l’enveloppait d’un regard de curiosité presque jalouse, songeant à peine à écouter, les yeux fixés sur ce délicieux profil de jeune fille, dont l’expression grave et recueillie en ce moment contrastait avec la juvénile finesse des lignes.

— Bravo ! Bravo !… Ma chère, c’est un crime à vous de ne pas jouer plus souvent ! fit une voix masculine… Toutes mes félicitations !

Et M. de Vricourt, soulevant la portière, apparut dans le salon et demeura stupéfait devant Suzy qui se levait du piano, les lèvres encore tremblantes d’émotion.

Il la salua, interdit. Sa femme se tourna vers lui. Elle paraissait ennuyée de son admiration, et un léger pli lui creusait le front.

— Je suis désolée, mon ami, de n’avoir aucun droit à vos éloges. Mais vous voudrez bien les transmettre à qui de droit.