— Elle ne peut pas partir !… Je ne veux pas accepter qu’elle parte ! répétait-il, marchant à travers la chambre d’un pas fiévreux.

Longtemps, André Vilbert avait vécu pour l’art, seul, isolé comme un bénédictin du moyen âge au fond de sa cellule, tout l’intérêt de sa vie concentré sur ses études esthétiques, car il possédait le culte et l’amour du beau. Il avait travaillé avec passion, fuyant le monde dont la frivolité le choquait, où il se sentait mal jugé à cause de son abord un peu fruste, de la réserve farouche sous laquelle il cachait ses impressions très profondes, car il les concentrait.

Beaucoup lui reprochaient d’être dédaigneux et froid parce qu’il ne se livrait pas, ayant horreur des effusions banales ; bien peu devinaient quelle tendresse de cœur cachait sa rude enveloppe.

Étrangement modeste, il ne tenait aucun compte de sa réelle valeur, parce que, sans cesse, il avait devant les yeux, le « mieux » à atteindre. Avec cela, d’une timidité irraisonnée qui lui faisait préférer à tout, sa solitude où l’art l’attendait, lui réservant les jouissances qu’il donne à ses fidèles.

Et longtemps, André n’avait rien désiré d’autre.

Puis, un jour, regardant par hasard autour de lui, il avait aperçu un visage de dix-huit ans qui avait l’éclat d’un beau fruit, dont les yeux bruns le contemplaient rayonnants de gaieté, tandis que les lèvres s’entr’ouvraient en un sourire où frémissait la joie de vivre.

Et soudain, tout entier, dans un irrésistible élan, le cœur de cet austère travailleur s’en était allé vers l’enfant qui lui apparaissait comme l’incarnation des rêves qu’il faisait quelquefois, dans l’intimité la plus profonde de son âme, pendant ses rares moments de songerie.

Il avait aimé Suzy pour sa jeunesse, sa naïve coquetterie, sa mobilité d’impressions, son âme aimante, sa droiture fière aussi… Mais il l’avait aimée tout bas, en silence :

… Comme on aime une étoile

Avec le sentiment qu’elle est à l’infini,