Toutes sont, naturellement, des jeunes filles très bien élevées, selon la formule. René les a vues — et d’autres encore — bien des fois depuis son arrivée à Houlgate. Mais, est-ce sa vie au loin qui lui a enlevé le goût et la compréhension de ces jeunes Parisiennes du vingtième siècle ? Elles lui semblent des gamines et pourtant il a l’intuition qu’elles en savent déjà très long sur la vie. Il devine la tranquille hardiesse de leurs pensées, de leurs conversations, de leurs lectures. Ces petites vierges connaissent, sans y avoir goûté, l’arbre de la science. Il les sent des êtres compliqués qui l’effraient ; ayant à vingt ans des coquetteries et des clairvoyances de femme ; point perverses mais curieuses de tout apprendre, insouciantes de l’antique conseil : « Qui aime le danger y périra. »
Pour les bien guider dans la route à deux, il faudrait être un maître psychologue… Et lui est tout juste un apprenti qui, d’esprit intransigeant, fidèle à un idéal absolu, a toujours entrevu la compagne de sa vie à l’image de sa sœur, sérieuse et tendre, d’âme limpide, obéissante, religieuse.
Est-ce un rêve impossible qu’il faisait là, depuis qu’il est délivré de la folie d’aimer Nicole ? Au loin, il le croyait si aisément réalisable… Et voici qu’il commence à en douter.
Pourtant il éprouve, singulièrement vif, le besoin de fixer enfin sa vie, d’avoir son foyer, de connaître la douceur d’exister deux en une seule âme… Peut-être parce que son isolement de près de cinq années lui en a donné le nostalgique désir… Peut-être aussi parce qu’il est de ceux qui ne savent se mouvoir librement que dans le plein jour des vies régulières.
Alors pourquoi se montrer si difficile ? La question lui jaillit dans la pensée, tandis qu’il écoute Louise de Mussy dont le remarquable esprit d’organisation vient discrètement en aide à l’incertitude de M. le curé.
— Je suis idiot ! pense-t-il avec impatience. Je n’aime pas les jeunes filles déjà femmes et les autres me paraissent des pouponnes insignifiantes !…
Oui, toutes, sauf une, Guillemette. Mais elle ne compte pas. C’est sa nièce, un peu son enfant… Il la cherche des yeux, pour se reposer du profil régulier de Louise de Mussy. En ce moment, elle ne joue plus, assise sur le bras d’un fauteuil, dans cette attitude, qui lui est si familière, d’oiseau prêt à prendre son vol. Ses mains tourmentent une branche de jasmin tandis qu’elle bavarde, en souriant, avec son partner de la précédente partie, un grand garçon élégant en sa tenue de joueur. C’est le fils d’intimes amis des Seyntis. Il est, lui aussi, généreusement pourvu par la fortune et exerce, pour la forme, une vague profession d’avocat.
Est-ce donc parce que Mme Seyntis sait tout cela qu’elle laisse ainsi ce beau garçon rôder autour de sa fille, sous couleur de parties de tennis, lui parler les yeux dans les yeux, se griser de sa jeunesse comme on s’enivre d’un parfum de fleur ?
Avec une attention devenue aiguë, René observe le groupe qui l’intéresse. Comme ils sont jeunes tous deux ! et qu’il est naturel que leur causerie ait cette vivacité joyeuse… Que lui paraisse oublier toutes les autres pour elle… Que Guillemette lui montre cette coquetterie, peut-être inconsciente, dont la grâce est incomparable.
Quelque chose dans son attitude fait soudain jaillir dans la pensée de René une vision du passé, de la Nicole d’autrefois. De traits, elles ne se ressemblent pourtant pas. Mais, dans leur être de femme, il y a la même souplesse nerveuse et caressante des lignes, le même charme dans le sourire, dans l’expression changeante du regard, la même grâce de geste… Seulement, par bonheur, Guillemette est une Nicole moralement toute fraîche, qui s’ignore, dont la vie est blanche…