— Eh bien, oncle, puisque vous tenez un peu à moi, — quoique je sois une personne à l’inverse de vos goûts ! — je vais vous faire une confidence. Au moment où j’ai aperçu cette malencontreuse auto sur notre chemin, alors que nous allions d’un train fou, j’ai pensé : « Ah ! si mon oncle était là, je suis bien sûre qu’il trouverait moyen de me sauver. » Et en mon cœur, follement, je vous ai appelé à mon secours. C’est étonnant, quelle confiance j’ai en vous !…

D’un geste irréfléchi, il prend la petite main qui tombe, comme lassée, entre les plis de la robe. Mais cette fois, ses lèvres ne l’effleurent pas.

— Merci, chérie, dit-il doucement. S’il écoutait son affection, il attirerait cette petite fille sur sa poitrine comme une enfant très chère et baiserait son visage qui fleure la jeunesse, ses tièdes paupières, son front, près des cheveux légers autant qu’un duvet d’oiseau.

Mais il n’est pas homme à s’abandonner à un élan aussi inconsidéré ; et irrité d’en avoir eu la pensée, il la laisse s’échapper vers la maison de son pas bondissant.

XIII

La fameuse fête de charité étant sous le patronage de la princesse de Bihague qui a prêté, à cet effet, les salons et jardins de sa villa, le tout Houlgate et environs s’est, pour les motifs les plus variés, répandu dans le parc où sont établies les boutiques, où un élément choisi de la troupe du Casino chante et joue, pour le bien des pauvres, toute sorte d’œuvres profanes, judicieusement édulcorées.

Dans le hall du rez-de-chaussée, des groupes bostonnent, lunchent, flirtent, — sur un mode discret, — au rythme de l’orchestre tsigane. Les dames patronnesses, affairées et souriantes, en raison directe de leur caractère, surveillent, à tous points de vue, l’escadron volant des jeunes vendeuses qui déversent de leur mieux, entre les mains d’acheteurs bénévoles, polis, voire même galants, fleurs, bonbons, inutilités de toute sorte.

Mme Seyntis, résignée, accomplit sa tâche avec sa conscience ordinaire. Mais en son âme, elle gémit de devoir pratiquer la charité sous cette forme brillante et mondaine ; et surtout, elle est très contrariée de ne pouvoir garder près d’elle Guillemette qui, par une vraie fatalité, pense-t-elle, austère ainsi que la reine Blanche, est jolie, cet après-midi-là, encore plus que coutume.

En sa simplicité, Mme Seyntis ne voit là qu’un hasard. Mais Guillemette, elle, pourrait dire comment, de son mieux, elle a contribué à ce hasard, choisi sa robe la plus seyante, — un nuage de blanche mousseline de l’Inde, — artistement posé, sur l’onde soyeuse de ses cheveux, la grande capeline de tulle qui ombre la double violette des yeux… Tout cela… pourquoi ?… O vanité des vanités !… tout cela pour le cas où l’inconnu de Danestal serait vraiment le jeune prince de Susiane qui, accompagnant le roi son grand-père, doit honorer la fête de sa présence.

Elle s’est trop bien aperçue de la flatteuse impression qu’elle a produite, pour n’être pas tentée de l’entretenir si une nouvelle rencontre se produit.