Car Guillemette, hélas ! est dans un jour de frivolité : un de ces jours où elle trouve un royal plaisir à être entourée, fêtée, flatteusement regardée, à sentir autour d’elle la flambée des admirations masculines et s’amuse, sans en avoir l’air, à l’activer de son mieux… Un vent de folie souffle dans sa cervelle et lui fait soudain considérer l’oncle René comme un monsieur mûr, si raisonnable que lui et elle ne peuvent que demeurer chacun en son domaine, faute de s’entendre. Il le sent très bien et ne s’approche pas du groupe où elle semble une jeune souveraine qui distribue ses faveurs sous forme de tours de boston. Cela lui est absurdement pénible de se voir ainsi relégué du cercle où elle se meut, lui révélant une Guillemette qu’il n’avait encore qu’entrevue, mondaine, coquette, pour laquelle il ne compte guère.

N’était que sa sœur a fait de lui un des commissaires de la fête et qu’il est, comme elle, scrupuleux à remplir toute mission, il s’enfuirait vite de cette odieuse cohue.

Un remous tout à coup dans la foule… C’est le roi de Susiane qui arrive accompagné de son petit-fils et de quelques messieurs olivâtres et chamarrés qui composent sa suite.

Le souverain est, lui aussi, très brun, avec une barbe drue et blanche, des yeux un peu saillants derrière des lunettes d’or.

Près de lui, est son petit-fils, le prince héritier, dont le regard, caressant et velouté, filtre sous de longues paupières ; ses dents de jeune fauve luisent entre les lèvres rouge sombre, voilées d’une moustache courte.

Les yeux le suivent, tandis qu’il traverse la brillante réunion des hôtes de la princesse de Bihague et accompagne le roi, attiré dans le hall par le son de l’orchestre.

La princesse, la phalange des dames patronnesses, M. le curé lui-même lui font respectueusement cortège. Épanoui, le vieux souverain considère les couples qui tournoient ; et dans l’œil de son petit-fils, luit tout à coup un éclair de plaisir… Devant lui, vient de passer Guillemette, qui bostonne onduleusement. Comme il contemplerait le fruit défendu, il regarde le corps svelte, la nuque dorée, les lèvres entr’ouvertes…

Mais l’orchestre se taisant, Guillemette s’arrête toute rose et elle rencontre les yeux noirs braqués sur elle avec une expression qui en dit long à sa misérable petite vanité de femme… Elle avait deviné juste ; c’est bien le prince de Susiane qui l’a obligée avec tant d’empressement sur la route de Danestal !

D’un air détaché, elle détourne la tête, et les doigts posés sur le bras de son cavalier, elle se laisse conduire vers le buffet afin d’y grignoter une glace. Mais elle entend sa mère qui l’appelle :

— Guillemette !