— Eh bien, alors, faisons la paix, mademoiselle. Tendez-moi votre main…
Elle ne bouge pas. Quelque chose en elle se révolte à l’idée d’avoir été traitée si audacieusement pour la première fois de sa vie. Mais c’est beaucoup par sa faute, par sa très grande faute !
— Je n’aurais jamais imaginé qu’il ferait cela ! songe-t-elle, se rebiffant contre l’impitoyable jugement de sa conscience… Je voulais seulement qu’il me trouve gentille…
Le prince ne devine pas ce qu’elle pense. Mais il voit sa mine de divinité offensée et il est contrit jusque dans les moelles, tout prêt à se considérer comme le dernier des hommes.
Il reprend, d’un accent de prière.
— Je n’ai pas du tout réfléchi… Je vous le demande, pardonnez-moi…
Il a l’air si malheureux et repentant, lui, le prince royal de Susiane, que la blessure d’orgueil s’adoucit chez Guillemette et une légère mansuétude entre dans son cœur.
— Soit, Monseigneur, je veux bien croire que vous n’aviez pas l’intention de m’offenser… Mais c’est très mal ce que vous avez fait… Je serais une danseuse de l’Opéra ou une écuyère de cirque, que vous n’auriez pas agi autrement !
Le prince est consterné et craint de voir se ranimer l’indignation de Guillemette. Mais elle ne peut plus oublier qu’elle aussi est coupable ; en manière d’expiation, elle se résigne à lui tendre le bout de ses doigts. Il les baise avec ferveur et elle-même soulevant la portière du petit salon, ils reparaissent dans le hall où l’orchestre commence une nouvelle valse. Le prince lui parle… Elle comprend très bien qu’il voudrait la retenir encore ; mais elle est hantée par la crainte enfantine que, les voyant ensemble, tous devinent ce qui s’est passé entre eux et elle l’entraîne vers sa mère qui a l’air très contrariée — de sa disparition, sans doute. Ah ! si elle savait, si elle savait !
Et l’oncle René, de quels yeux sévères, il la foudroierait de son mépris ! Et ce serait juste !… Guillemette se sent glisser dans un abîme de honte et de remords ; ce qui ne lui enlève rien de sa grâce, de son aisance pour prendre congé du prince avec une révérence parfaite. Mais elle ne respire à l’aise qu’au moment où, afin de suivre son aïeul, il s’engage, conduit par la princesse de Bihague, à travers les allées du parc, dans la « foire aux vanités », pour le plus grand avantage des pauvres !