— Il faut vivre aussi au temps des vacances, articule humblement Mademoiselle. C’est pourquoi je ne peux pas me réjouir, comme vous, de les voir arriver !

— Oui, je comprends ! fait Guillemette sérieuse.

Pour la première fois, elle vient d’avoir la conscience nette de ce qu’est la lutte pour ceux qui travaillent afin de gagner leur pain quotidien. Comment, jusqu’à cette minute, lui a-t-il paru si naturel qu’elle n’eût, elle, qu’à se laisser vivre, alors que d’autres doivent peiner sans relâche… Comment a-t-elle pu trouver tout simple que Mademoiselle vienne, chaque jour, faire faire d’insipides devoirs à Mad, passe des instants monotones aux Champs-Élysées à la regarder jouer, trotte pour la conduire à ses cours et soit à tous, sauf à elle-même, de neuf heures du matin à six heures du soir ?…

Pourtant, Mademoiselle n’avait pas été élevée pour cette existence de manœuvre. Son père possédait, dans l’armée, un haut grade quand il est mort, il y a cinq ans. Maintenant elle et sa sœur doivent travailler pour leur mère qui est demeurée sans fortune.

Tout cela, Guillemette le sait depuis que Mademoiselle a été placée auprès de Mad ; et elle a, sans y prendre garde, accepté une situation dont l’intéressée ne se plaignait pas.

Et voici que soudain, comme si quelque voile mystérieux venait de se déchirer en sa pensée, elle se sent honteuse, au plus profond du cœur, de son luxe, de son existence facile, honteuse de n’être, dans la vie, qu’un inutile petit bibelot. Ardemment, elle souhaiterait faire quelque chose pour alléger la tâche de Mademoiselle. Elle voudrait pouvoir lui offrir tout le contenu de sa bourse, lui assurer des revenus, la mettre à l’abri des soucis d’argent.

Désirs de bébé, elle le sait bien ! Ses maigres économies, — elle ignore le secret d’en faire ! — seraient une goutte d’eau pour Mademoiselle et lui donner de bonnes rentes est tout aussi impossible… Alors ?… Comme c’est peu de chose, le seul désir d’aider !

Guillemette sort toute grave de son entretien avec Mademoiselle. De sa fenêtre, elle la voit quitter l’hôtel, s’en aller d’une allure discrète de souris trottant menu, la tête un peu penchée. Sans doute, elle s’ingénie de nouveau à résoudre le problème qui la trouble et rend Guillemette songeuse.

Se peut-il que l’été, lumineux et fleuri, synonyme pour elle de joyeuses villégiatures, d’excursions, agrémentées de flirts amusants qui rendent exquises les flâneries sur la plage ou par les chemins verts…, ce même été soit, pour d’autres, une saison d’inquiétudes, d’épreuves ; si difficile à traverser, que même de pauvres filles, fatiguées comme Mademoiselle par des mois et des mois d’incessant labeur, ne peuvent accepter comme un bienfait le repos qu’il leur apporte… Et parce qu’elle vient de se heurter à cette implacable nécessité, Guillemette ne peut jouir, comme chaque soir, du décor charmant aperçu de sa fenêtre, des jeux de la lumière sur les arbres où tous les verts se fondent en harmonies d’ombres et de clartés, du velours frais des pelouses sous la pluie irisée des jets d’eau… Elle ne voit que les humbles qui, en cette saison d’été, envahissent l’aristocratique jardin, les mères assises, tête nue, sur les bancs — qui, elles aussi peut-être, souffrent d’avoir des loisirs d’été… — les petits, barbouillés de poussière qui jouent avec le sable, en attendant que, dans l’avenir, devenus des hommes, des femmes, ils doivent vivre courbés sous la servitude du travail…

Et le même sentiment de confusion l’étreint parce qu’elle a été comblée par la destinée, sans avoir rien fait pour le mériter… Il lui semble qu’elle ne pourra retrouver sa joyeuse sérénité tant qu’elle n’aura rien tenté pour Mademoiselle, tout au moins.