Le dîner de famille ne la distrait pas des idées qui la hantent. Elle songe que tant d’autres trouveraient aussi agréable qu’elle-même, de croquer des plats très fins, autour d’une table fleurie, dans une salle à manger tendue de tapisseries célèbres, de manier de délicats cristaux, de fines porcelaines, une argenterie artistique, d’être servie par un maître d’hôtel vigilant…

Elle entend son père raconter avec enthousiasme une somptueuse acquisition qu’il vient de faire chez un antiquaire qui possède de coûteuses merveilles. Elle écoute sa mère parler de ses projets d’invitation pour Houlgate, afin d’y amener de jeunes héritières, d’éducation accomplie, à l’intention de son frère, dont une dépêche vient de lui annoncer la très prochaine arrivée…

Ici, elle dresse la tête et oublie un instant Mademoiselle et ses laborieux frères et sœurs… Ah ! l’oncle René ne tardera plus à apparaître… Alors il est certain que Nicole et lui vont se retrouver à Houlgate… Mme Seyntis ne paraît pas le redouter… Peut-être après tout, elle n’a ni su, ni deviné… Cela voit si peu clair, les parents quelquefois !

— Marie, je vais faire un tour au cercle, dit M. Seyntis qui a fini de fumer son cigare ; et, tout en parlant, il caresse les cheveux de Guillemette laquelle songe à mille choses, debout dans le cadre de la fenêtre, ouverte sur la nuit d’été.

Chaque soir, si aucune invitation n’appelle les Seyntis hors de chez eux, — c’est rare, il est vrai ! — Mme Seyntis entend cette phrase de son mari. Et elle l’accueille avec une simple bonne grâce.

— Bien, mon ami, à tout à l’heure !

Ce « tout à l’heure » viendra tardivement. Mais Mme Seyntis est si habituée à ce qu’il en soit ainsi, qu’elle ne pense même pas à s’en étonner, certaine que son mari est au Cercle, comme il le lui dit.

Elle prend son ouvrage, car elle est remarquablement adroite pour les travaux inutiles ; et chez elle, il lui faut toujours, entre les doigts, un crochet ou une aiguille, créatrice d’incomparables broderies.

Il n’y a pas de soirée qui lui paraisse meilleure que celles qu’elle passe ainsi…

Les arbres du parc répandent, avec une bonne odeur de verdure, une fraîcheur bienfaisante dans le petit salon où la lampe rayonne une lueur d’or, sous l’abat-jour de soie jaune. Mme Seyntis lève la tête, son aiguille piquée dans la soie de son métier :