— Guillemette, comment n’avez-vous pas empêché votre amie de faire et de laisser faire ces choses inconvenantes ?…

— De quel droit ? ma pauvre M’selle. Maurice Vernaud est un intime dans la maison. Mme de Vausennes le considère, j’imagine, un peu comme son fils aîné. Un jour de cet hiver, elle nous a emmenées chez lui, Régine et moi, parce qu’elle avait arraché le volant de son jupon dans le voisinage du rez-de-chaussée où il gîte. Elle voulait des épingles pour le rattacher. Alors toutes deux, nous sommes restées dans le fumoir pendant que Maurice Vernaud emmenait Mme de Vausennes dans le cabinet de toilette pour qu’elle arrange son volant.

La correcte Mademoiselle est écrasée sous de pareilles révélations, au point de ne pas entendre les appels éplorés de Mad qui la supplie de venir rétablir le calme dans le camp des joueuses. En effet, les adversaires y ressemblent à des perruches furieuses, échangent avec ardeur des propos désagréables et s’expriment mutuellement un sévère dédain, devant une bande pétrifiée de « petits », attirés par leur bruit.

— Oh ! Guillemette, comme votre mère serait indignée si elle connaissait cette histoire !

— Sûrement, elle serait suffoquée autant que vous, pauvre M’selle… Elle est si bien persuadée que toutes les femmes sont aussi sages qu’elle-même ! Ah ! elle serait édifiée en voyant les gens que Mme de Vausennes affectionne comme société…

— Mais… mais votre mère, pourtant, va chez Mme de Vausennes !

— Oui, en visite… ou bien pour les dîners de gala, dans lesquels se trouvent seuls les invités de cérémonie, ceux que la politesse inflige. Moi qui suis reçue en intime, — il y a si longtemps que Régine et moi suivons les mêmes cours, les mêmes catéchismes ! — je vois les autres, les amusants !… Ah ! ils sont d’un genre très différent…

— En quoi ? risque timidement Mademoiselle.

— En tout !… ah ! en tout, M’selle. Ce sont des gens que ni vous ni moi ne verrons jamais chez maman !

Guillemette se tait, les yeux songeurs. Sa main dégantée égrène d’un geste machinal le sable dont elle la remplit. Et Mademoiselle, malgré sa discrétion, se demande comment une mère prudente, telle que Mme Seyntis, peut ainsi livrer sa fille à une société que Mademoiselle juge un abîme de perversité.