Qu’a donc voulu dire Mademoiselle qui ne faisait, semble-t-il, que trahir l’impression de Guillemette ?… Et cette petite fille a des clairvoyances de femme. Plus d’une fois, déjà, il est demeuré stupéfait de la sagacité qu’elle apporte à juger gens et choses. Ah ! bien autrement que lui, elle pénètre et connaît les dessous de la vie mondaine ! Quelle singulière créature elle est, pétrie d’imprévu, très droite, guidée par une soif impérieuse de propreté morale, et si insouciante des antiques lois que jadis respectaient toutes les femmes et qu’elle considère à peu près comme de vieilles lunes… Avec une telle âme, quel sera son rôle ? son œuvre ?… Ah ! René ne s’applaudit pas comme le fait Raymond Seyntis, en l’intimité de son cœur, qu’elle ait reçu en don tout ce qu’il faut pour ensorceler les hommes et les troubler délicieusement… Et pourtant, si puritain qu’il soit, il n’oserait, pour être sincère, affirmer qu’il la souhaiterait doctement intelligente, sage, religieuse, comme cette Louise de Mussy, encore placée près de lui, à table, par les soins persévérants de sa sœur. Mais telle qu’elle est, elle lui demeure un continuel sujet d’étonnements, tant il découvre de faces diverses à sa jeune personnalité.
Durant tout le dîner, il a très bien vu qu’elle était nerveuse, bien qu’elle gardât l’impeccable correction de tenue à laquelle sa mère l’a habituée. Qu’a-t-elle ? Quoiqu’elle cause avec ses voisins autant que la politesse l’exige, ses yeux la révèlent à René qui l’observe, désintéressée de ce qui se dit autour de cette table brillamment entourée. Elle a l’air de regarder au dedans d’elle-même. Pourquoi ?…
Et une tentation gronde en lui de l’interroger.
Le maître d’hôtel apporte le café. Les personnes mûres de l’assistance échangent, en sucrant leurs tasses, des propos somnolents, dus à l’excellence du repas et à la chaleur extrême d’une soirée lourde d’orage. La pensée un peu distraite, Mme d’Harbourg demande à M. le curé qui, près d’elle, agite sa petite cuiller dans son café :
— Et vous, monsieur le curé, par cette odieuse température, avez-vous des nuits convenables ?
Le digne pasteur la regarde effaré, tandis qu’à cette question inattendue, des rires jaillissent :
— Moi ? madame… Mais je dors bien… très bien…
— Pauline, ma chère amie, s’écrie M. Seyntis narquois, permettez-moi de vous dire que vous adressez à M. le curé des questions bien indiscrètes !
Il proteste aussitôt :
— Madame, je vous en prie, n’en croyez rien… Car…